Science-Fiction 4

Le vaisseau amiral de Joseph Trajan « Dicke Helga » était une petite merveille de technologie. Ce n’est pas que l’astronef était en avance sur les autres, mais plutôt que la technologie qui permettait à un tel amas de tôles de tenir ensemble ressemblait à s’y méprendre à de la magie. Là où les nobles se contentaient de petites frégates élégantes et rapides, Trajan avait choisi de sauver de la casse un mastodonte du siècle précédent, dix fois plus gros que le plus massif des croiseurs modernes, uniquement parce que c’était le message qu’il voulait envoyer. Si Vladimir Korokoff, par exemple, pouvait s’asseoir dans un fauteuil de cuir au milieu d’un bureau blanc et lumineux, Joseph Trajan se contentait d’un tuyau rouillé dans une soute mal éclairée et à la peinture écaillée. Il insistait que cela faisait partie du message, mais cela ne donnait pas l’air de le convaincre lui-même.

L’amiral avait convoqué d’urgence une réunion au sommet. Dans la salle verrouillée et insonorisée se tenaient Joseph Trajan, Luc Patricius et MPZ-330, assistante robotisée disposant d’une machine à café intégrée. Au plafond, un néon en mal d’orientation professionnelle n’arrivait pas à décider s’il devait être allumé ou éteint.

L’ordre du jour était pour les deux hommes de sauver leur peau, et si possible leur rang et les avantages attenants. C’est précisément dans ces situations qu’on s’attendrait à voir les esprits les plus brillants entrer en action pour trouver des stratagèmes inédits et se sortir d’affaire. Et c’est précisément dans ces situations que ces mêmes esprits se mettent à courir dans tous les sens comme une dinde de Noël à qui l’on aurait fait lire un livre de recettes.

Cinq heures plus tard, le tableau blanc arborait assez de carrés, flèches et patatoïdes pour paraître à sa place dans une exposition d’art abstrait, et les feuilles de papier éparpillées dans toute la pièce ressemblaient à des listes de courses de l’inquisition espagnole portant le tampon officiel du dessous d’une tasse de café. La réflexion des deux hommes avait bien avancé: à défaut de pouvoir ramener les prospecteurs de la Guilde d’entre les morts, ils avaient judicieusement décidé de rejeter la faute sur un coupable crédible et sans défense. Le seul détail qui leur manquait depuis quelques heures, c’est l’identité de ce qu’on pourrait appeler, après l’extinction des caprins trois siècles plus tôt, un book émissaire. Trajan et Patricius avaient parcouru en long, en large et en travers la liste de tous ceux qu’ils connaissaient et même supposé l’existence de quelques-uns qu’ils ne connaissaient pas, mais aucun n’avait le mobile et les moyens de caraméliser une planète entière.

« Amiral…
- Quoi ?
- Et si nous laissions tomber ? Nous avons les ressources pour nous enfuir et vivre dans secteur inexploré de la galaxie pendant des années. La Guilde ne nous trouvera jamais.
- Patricius, vous êtes un lâche.
- Je ne tiens pas à mourir ici parce que vous vous laissez dicter vos ordres par une bouteille de scotch. »

Trajan eut la surprise agréable de voir enfin le minable et timide caractère de son second muer en quelque chose d’un peu moins apparenté au paillasson, et celle, désagréable, d’être la cible d’une mutinerie en puissance. Heureusement, Patricius restait un couard, et après quelques instants ajouta de lui-même :

« Avec tout le respect que je vous dois, mon Amiral. »

Science-Fiction 3

Khorokoff était un noble, il tenait à un minimum de distinction et d’élégance même dans l’anéantissement sans discrimination de civilisations entières. Les bombes à neutrons, capables de vaporiser sur place n’importe quel être vivant sans affecter la matière inerte, lui semblaient avoir la subtilité nécessaire pour figurer dans son arsenal. Trajan leur préférait les torpilles à fusion, sa virilité épanouie ne pouvant se contenter d’une arme qui ne laisserait pas derrière elle un cratère et un nuage de cendres. Le paysage, alternant entre grands cratères vitrifiés et cités fantômes, témoignait de la rencontre des deux grands esprits.

L’usage de torpilles à fusion rendait plus difficile l’identification des victimes. En temps normal, ce n’était pas un problème. Trajan et son équipe arrivaient en vue du troisième cratère vitrifié de la journée lorsque le pilote attira l’attention sur un mouvement suspect au sol.

Pyrrhus IV abritait avant l’arrivée de la Flotte Impériale une espèce pacifique d’agriculteurs. Des cultures s’étendaient à perte de vue, parsemées de centres urbains minables dont le quotidien se résumait, avant l’apocalypse, à être marginalement moins ennuyeux que les campagnes environnantes et, ponctuellement, d’héberger la kermesse de la confiture ou la fête des boulangers-pâtissiers. L’ensemble manquait cruellement des conforts de la vie moderne, et plus particulièrement de machines. Dans ce paysage champêtre jaune, bleu et vert, le petit robot gris monté sur roues créait un contraste perceptible.

Il existe une règle implicite que tous les fabricants de robots respectent. Tout robot doit avoir l’apparence aussi minable, aussi ridiculement faiblarde que le permet la technologie. Si un génie de la robotique avait inventé un modèle de piston qui toussait et râlait, il aurait eu tous les grands groupes industriels à ses pieds, et leurs espions dans son laboratoire. Même les robots militaires ne faisaient pas exception à la règle, et pouvoir faire passer une machine de guerre sanguinaire pour un laveur de carreaux mécanique assurait la gloire de l’ingénieur qui l’avait conçue.

En tout cas, le robot qu’ils avaient trouvé respectait bien cette règle, aussi les militaires l’approchèrent-ils avec cette prudence qui caractérise les créatures vulnérables aux lances-roquettes. L’ingénieur de bord identifia rapidement la marque de fabrication du modèle, et se retourna blanc comme un linge vers l’amiral.

« C’est un robot de prospection de la Guilde.
- A-t-il pu être volé et reprogrammé ?
- Pas ce modèle…
- A-t-il pu se perdre et finir ici par hasard ?
- Il n’a que quelques heures d’autonomie… »

L’amiral se rendit à l’évidence un peu comme Vercingétorix à Cesar: assez spectaculairement pour qu’on puisse en faire des tableaux quelques siècles plus tard. Cela consista en quelques cris de rage et une rafale d’arme automatique sur un arbre proche et probablement innocent.

Fondée par une espèce extra-terrestre de banquiers, de marchands et de mafieux, la Guilde avait trouvé dans les rangs de l’Empire Humain un vivier d’une rare fertilité, et un appui sans faille depuis plusieurs siècles. Récemment, la Guilde vivait en symbiose avec Flotte Impériale, la première trouvant pour la seconde des financements occultes en échange de planètes riches en matières premières et judicieusement inhabitées. L’efficacité de l’arrangement avait mené à une entente cordiale entre les instances dirigeantes des deux entités. Trajan avait le vague sentiment qu’atomiser une délégation de prospection de la Guilde ne rentrait pas dans le schéma usuel d’entente cordiale.

La question n’était pas de savoir comment apaiser la Guilde, mais plutôt s’ils demanderaient à exécuter toute la quinzième flotte ou juste les officiers. Aucune des deux options ne plaisait beaucoup à Trajan et Patricius : les hauts gradés arrivent en général au poste qu’ils occupent en faisant preuve d’un instinct de survie plutôt rare dans le milieu où ils évoluent.

Science-Fiction 2

Quelques mois auparavant, Pyrrhus était une grande étoile rouge anonyme connue par l’Académie Astronomique Impériale sous le délicieux nom de RG358-1179-375, dont l’étymologie siginifiait à peu de choses près “insignifiant” ou “inintéressant”. Et puis, ce qui devait arriver arriva et, comme des fourmis dans une cuisine mal entretenue, on trouva de la vie sur deux planètes tournant autour de cet étoile. Les militaires rebaptisèrent l’étoile Pyrrhus et numérotèrent les six planètes de Pyrrhus I à Pyrrhus VI.

Il ne faut pas y voir une quelconque prédisposition poétique, une pointe de douceur dans le monde de brutes de la Flotte Impériale. Tout simplement, une faute de frappe est si vite arrivée qu’envoyer un trio de bombardiers impériaux dans le système 357 alors qu’on visait le système 375 était une erreur qu’aucun amiral ne voulait commettre (les mauvaises langues ajouteraient “une deuxième fois”). Certes, les planètes étaient quand même numérotées, mais se tromper de planète semblait tout de même moins grave.

Suite à son éclatante victoire sur les sporoïdes de Zeus III, Joseph Trajan avait reçu une bouteille d’un excellent whisky terrien dont il avait pleinement profité la veille dans l’intimité de sa cabine. Vers deux heures du matin (heure de l’équipage) il avait donné l’ordre exceptionnel qu’on commence l’offensive sans lui le lendemain matin. Dix heures plus tard, il émergeait avec une barbe plus désarçonnée que d’ordinaire et descendait deux tasses de café dans le carré des officiers avant de se décider à parler. Le bois ayant depuis longtemps été supplanté comme matériau de construction, les gros buveurs en étaient réduits à avoir des gueules de béton le lendemain matin, ce qui n’avait pas contribué à améliorer leur état.

« Lieutenant. Votre rapport sur l’offensive ?
- Amiral. Nous sommes arrivés en orbite de Pyrrhus IV à 9:05 et identifié des campements isolés à la surface de la planète. Le bombardement à commencé à 9:10. Nous ne détectons plus aucune forme de vie depuis 9:17.
- Des supplications ? Des messages de paix universelle ? »

Patricius fit une grimace. Cette question arrivait comme un cheveu sur la soupe. Une soupe qui aurait été posée sur le sol d’un salon de coiffure une journée entière.

« Nous n’avons reçu aucune communication, amiral.
- Aviez-vous éteint le récepteur, Patricius ?
- Je… oui, amiral. »

Trajan reposa lourdement sa tasse avec un grognement. Sous le choc, une goutte s’échappa pour aller s’écraser sur l’uniforme de Patricius.

« Il faut vous endurcir. Je ne veux pas d’un faible sous mes ordres, surtout s’il est appelé à prendre ma place à la tête d’une offensive. Me suis-je bien fait comprendre, lieutenant ?
- Oui, amiral.
- Vous serez responsable des négociations infructueuses avec la prochaine intelligence extra-terrestre que nous rencontrerons.
- Oui, amiral.
- Vous me ferez un… »

Focalisé sur l’absence de testostérone de son lieutenant, il avait ignoré son compte-rendu qui, héroïquement, avait parcouru les longueurs embrumées de caféine de son nerf auditif pour venir titiller son néocortex frontal.

« Vous avez attaqué Pyrrhus IV ?
- Comme vous l’avez ordonné, amiral. »

Les souvenirs que Trajan gardait de la veille étaient fragmentaires. Il regarda le petit papier griffonné que lui tendait Patricius. C’était bien son écriture, un peu déformée par son alcoolémie du moment, qui donnait l’ordre d’attaquer la mauvaise planète.

Il fallait faire quelque chose. Ce quelque chose, en l’occurence, était de jeter une tasse de café vide à la figure de son lieutenant et de proférer des jurons à en faire pâlir un compositeur de néo-punk.

Deux planètes du système montraient des signes de civilisation, Pyrrhus IV et Pyrrhus VI. Son homologue de la Septième Flotte Impériale, l’amiral Khorokoff, avait reçu pour mission d’enquêter sur Pyrrhus IV une semaine auparavant. C’était un homme admirable, toujours prêt à servir sa nation en larguant des bombes à neutrons sur des civils innocents. Il faisait toujours du bon travail, à l’heure et sans survivants. Il n’y avait là aucun doute: les cibles anéanties par Patricius le matin même n’étaient pas des autochtones, et Trajan avait un cruel pressentiment sur leur identité.

« Préparez une navette. Nous descendons sur Pyrrhus IV immédiatement. »

Science-Fiction 1

La Flotte Impériale dérivait avec un phlegme typiquement militaire en orbite de Pyrrhus IV. Privés des repères essentiels qu’étaient le lever et le coucher du soleil sur Terre, les hommes à bord utilisaient des horloges pour accompagner et délimiter les activités de leur quotidien. Bien sûr, la Faction Anarchiste avait été la première à condamner cette pratique honteuse d’une seule voix, ce qui était une occurence rare même pour des anarchistes. Leurs porte-parole soulignaient l’hérésie de laisser une machine dicter à un homme ses rythmes biologiques, rappelant que tout allait de plus en plus mal depuis l’invention du voyage spatial, et exigeant que chaque homme libre puisse auto-déterminer son heure de réveil au nom du droit universel de chacun de se réveiller après les autres.

Ceci était l’un des rares points sur lesquels la Nouvelle Aristocratie rejoignait l’analyse anarchiste. L’intérêt pratique d’avoir tout le monde sur un même fuseau horaire s’était effacé devant l’impérieuse nécessité des nobles de l’amirauté de ne sortir de leur lit que trois bonnes heures après que leur chair à canon fut partie à la guerre. Depuis cette décision, le nombre d’amiraux qui anéantissait des flottes extra-terrestres entières avant leur petit déjeuner était en croissance constante, et les permanents concours de réputation dans les cantines de l’état-major leur feraient bientôt anéantir ces mêmes flottes dans leur sommeil.

L’amiral Joseph Trajan était de ces irréductibles qui refusaient de se plier aux jeux politiques de l’état-major. Après tout, ce n’était qu’un conscrit parvenu à son poste de pouvoir par le lâche truchement de la promotion interne, un misérable singe qui n’avait en guise d’éducation que les relents fétides des classes moyennes. Et pour souligner ce point, il se levait à la même heure que ses hommes, buvait une tasse du même café dégoûtant qu’il buvait lorsqu’il avait rejoint les Forces Impériales, et assistait aux victoires par le truchement du grand écran de projection de son vaisseau amiral.

C’était une série dont tous les épisodes se ressemblaient, mais l’amiral Trajan en appréciait beaucoup le principe: une flotte lourdement armée sort soudain de l’Hyperespace autour d’une planète habitée. Les habitants de celle-ci, découvrant soudain qu’ils ne sont pas seuls dans l’univers, mettent un terme à leurs querelles intestines pour envoyer un message universel d’amitié entre les peuples, rapidement suivi d’une reddition inconditionnelle une fois que les bombardements ont commencé, et enfin d’une paisible extinction de masse. Et l’humanité gagnait à chaque fois, preuve que les scénaristes avaient bon goût mais peu d’imagination.

Les gratte-papier de l’Empire, grands amateurs de science-fiction et pacifistes dans l’âme, n’auraient pas apprécié. Mais les comptes rendus indiqueraient que la planète était devenue déserte après que ses occupants ont découvert l’arme atomique et, dans cet élan festif qui accompagne toute découverte scientifique majeure, décidé d’employer leur nouvelle trouvaille pour se faire exploser les uns les autres. L’invention d’une arme suprême était, dans les archives de l’Empire, la première cause de l’extinction d’une civilisation. Les hommes, qui avaient réussi à ne pas trop se faire exploser les uns les autres, étaient trop occupés à se servir de l’argument pour asseoir leur suprématie raciale pour se demander pourquoi cinq cent civilisations semblaient avoir inventé les Torpilles à Fusion MXV-33 juste avant leur découverte par les missions diplomatiques de la Flotte Impériale.