Science-Fiction 15

La jeune mutante tenait adroitement son violon – une pièce véritable, datant déjà de plusieurs siècles – et en jouait avec une grâce surhumaine. La décoration du restaurant était indescriptible, mais je vais faire de mon mieux : une grande baie vitrée donnait sur une vue inimitable du lever des trois pleines lunes sur Artemis II. Une table unique pour six personnes se tenait au centre d’une pièce cubique en bois sculpté, éclairée par l’imperceptible fluorescence de la laque qui en recouvrait les murs. Dans un coin, la violoniste, dans un autre, le maître d’hôtel à l’entière disposition des convives. Contre un mur, un petit buffet portait les dernières bouteilles d’un vin du siècle précédent, retrouvées par miracle intactes dans l’épave d’un cargo interstellaire de luxe qui avait fait une mauvaise rencontre avec une comète.

Les murs portaient des bas-reliefs qui se voulaient un petit air d’antiquité préhistorique, du temps où les hommes devaient encore dépenser le salaire de toute une vie pour voyager dans l’espace et n’avaient pas encore fondé leur première colonie.

Les plats étaient préparés par un système conçu sur mesure de cuisine quantique, où toutes les façons de préparer un ingrédient étaient superposées et goûtées simultanément pour ne plus conserver, au final, que la version la plus délicieuse. Les ingrédients eux-mêmes étaient d’origine souvent illégale dans leurs systèmes solaires d’origine, régulièrement les derniers de leur espèce et parfois même conçus génétiquement pour un unique repas à thème.

Mais la touche finale à l’atmosphère luxueuse de l’endroit, c’était la rareté artificielle du repas : il n’ouvrait que lorsque les lunes étaient alignées, et ne disposait que d’une seule table. Impossible d’y acheter son entrée : au lieu de cela, les plus importants dirigeants de la Guilde disposaient d’un nombre annuel d’invitations dont ils pouvaient faire profiter de une à cinq personnes. Recevoir une telle invitation était une occasion unique réservée aux clients les plus indispensables et aux hommes politiques les moins impressionnables.

En quelques siècles d’existence, le restaurant officiel de la Guilde avait acquis une réputation intergalactique.

Monsieur 1736, par son poste, disposait bien évidemment d’invitations dont il avait maintes fois fait profiter des individus importants pour ses affaires. Mais cette fois, c’était lui qui était invité à un repas en tête-à-tête.

Comme mentionné précédemment, Olga Mundsdotter était une immortelle, non en vertu de sa biologie, mais parce qu’elle avait remplacé la chair par le métal et la pensée par l’informatique. On ne savait pas trop par quoi elle avait remplacé l’âme, mais on murmurait que son excellent sens des affaires devait bien venir de quelque part. Si elle avait profité de la fortune de son père pour acheter sa transhumanité, elle avait désormais acquis sa propre fortune à la seule force de ses algorithmes.

Physiquement, elle n’était pas laide. Elle avait mis ce soir-là son plus beau visage, s’était parée de ses plus beaux bijoux tout en gardant un air professionnel que confortait son tailleur à la fois sobre et somptueux.

Bien entendu, cela ne faisait rien pour rassurer Monsieur 1738. Depuis le début du repas, ils s’échangeaient des politesses plates et inoffensives, se tournant autour comme les deux vieux requins qu’ils étaient. L’invitation d’Olga ne mentionnait aucun but à ce dîner, mais il était évident qu’elle avait quelque chose à voir avec la soudaine suspicion qui l’avait pris la veille et ne le lâchait plus depuis.

« J’ai entendu que tu menais une enquête interne, en ce moment.

- Oui. Quelqu’un a envoyé un espion pour infiltrer Prospecteo. Nous l’avons identifié aujourd’hui, et sommes en train d’étudier l’étendue de son action. Il était avec nous depuis longtemps déjà.

- Quelle tristesse.  »

Elle mordit avec élégance dans un macaron. Des dizaines de contrebandiers étaient morts pour se procurer l’animal dont le foie gras lui fondait sur la langue. Tout son système digestif était un caprice techniquement inutile : sa pile à fusion lui fournissait toute l’énergie dont elle avait besoin, et ses capteurs pouvaient lui renvoyer de délicieuses sensations sans avoir à toucher des aliments. C’était ça, le luxe.

Il devait savoir pour Ivan Ericsson depuis le début, elle en était certaine. S’il avait jugé bon de sacrifier un tel atout, c’est qu’il avait de gros problèmes internes qu’il voulait cacher. Elle ne savait absolument pas de quoi il s’agissait, mais pourquoi ne pas en profiter ?

« 1738, tu sais…

- Oui ?

- Si tu as des problèmes, je suis à ta disposition pour t’aider. Je détiens peut-être des leviers pour résoudre ta situation. »

Monsieur 1738 la regarda. Elle était subtilement penchée en avant, un petit sourire au coin des lèvres. C’était visible du chantage, elle avait devant elle un bouton rouge qui pouvait faire beaucoup de mal à Prospecteo, et même si 1738 n’avait pas encore trouvé ce que faisait exactement ce bouton, Olga venait de revendiquer son existence. Il décida de faire comme s’il savait exactement de quoi il s’agissait.

« J’en suis convaincu, Olga. Je suis profondément touché de ta proposition.

- C’est normal, voyons.

- Si tu as un jour besoin de quelque chose, n’hésite pas. Je te renverrai l’ascenseur. »

Elle exulta intérieurement. Son bluff avait fonctionné, il avait accepté son aide sans même demander de détails. Cela lui donnait le levier suffisant pour récupérer ce qu’elle était venue chercher…

« Justement, j’étais venu te dire que Terraformeo va peut-être prendre une nouvelle direction stratégique le trimestre prochain. Nous avons besoin d’une planète pilote, et il me semble en avoir vu passer une récemment dans vos déclarations de prospection qui conviendrait à merveille.

- Tiens donc ? Nous n’avons eu que des petits cailloux arides et inutiles, récemment. Laquelle t’intéresserait ?

- Pyrrhus VI. »

Gémissez!

Aucn gémissement.

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