Science-Fiction 14

Le paquet était arrivé. Trajan avait demandé à ce qu’on le laisse seul avec le conteneur sans étiquette. La navette qui l’avait livré, ainsi que la navette de l’amiral, prirent lourdement leur envol pour aller se poser un peu plus loin, près du camp du lieutenant Patricius.

Le rugissement des réacteurs laissa la place au sifflement sporadique du vent. L’atmosphère oppressante et grise ne pouvait laisser la place qu’à une pluie torrentielle, dont le brouhaha emplissait le plateau rocheux sur lequel Joseph Trajan se tenait.

L’excitation le prit. Cela faisait quelques années maintenant qu’il n’avait pas participé à une mission sur le terrain. Les circonstances étant ce qu’elles étaient, il devrait accomplir celle-ci seul : trop risqué d’y envoyer quelqu’un sans lui expliquer le pourquoi du comment, et trop risqué de lui donner trop d’informations sur l’incident sur Pyrrhus IV.

Il vérifia une fois de plus les munitions de son arme, les vingt-quatre heures d’air respirable dans son scaphandre, le réservoir de son véhicule tout-terrain. Son casque était actif. Il s’approcha du conteneur, chargé quelques instants auparavant à l’arrière de son véhicule, et en explora la surface sous la pluie ruisselante. Un petit panneau de contrôle secondaire correspondait à l’emprisonnement psychique. Il le désactiva.

Il sentit aussitôt son esprit se transformer en coton. Un coton très blanc, très musical, très tranchant. Et soudain, une douleur à l’autre bout de la ligne le rappela à la raison. Le casque fonctionnait correctement. Déjà ça de gagné.

L’impression cotonneuse revint, mais plus doucement cette fois. La mélodie avait été remplacée par une voix féminine, comme celles qui annoncent dans les gares les numéros des quais et les horaires de départ et d’arrivée.

« Joseph Trajan. Vieille enflure. Pourquoi n’enlèverais-tu pas ce casque ? »

Trajan se mit à parler à haute voix. Il savait que Brain pouvait l’entendre, même s’il ne savait pas exactement comment.

« Toujours aussi aimable, Brain. La situation, si tu ne l’as pas encore comprise en lisant mon esprit, est la suivante : tu es enfermée dans un caisson sur une planète invivable, entièrement à ma merci. Si j’y passe, tu y passes aussi, donc autant faire en sorte que je reste en vie. C’est une simple mission d’espionnage, on va finir ça vite fait et rentrer à la maison. »

Sans attendre de réponse, il s’installa dans son tout-terrain et commença à dévaler une pente. Il y avait bien quelques centaines de mètres de dénivelé jusqu’à la ville en contrebas.

La réponse de Brain se fit sentir, à la fois en tant que voix et en tant qu’impression diffuse et pas particulièrement agréable, un peu comme lorsqu’on part de chez soi pour un voyage hanté par la certitude qu’on a oublié quelque chose d’important sans arriver à mettre la main dessus.

« Très bien, j’ai compris. Au fait, c’est un joli feu d’artifice que vous avez fait sur Pyrrhus IV. Félicitations, très professionnel.

- Arrête de fouiller mon esprit, Brain. Cela ne te regarde pas.

- Non, bien sûr. Je constate juste que ce sont tes bêtises qui nous ont mis tous les deux dans ce pétrin, et que je dois risquer ma peau à sauver la tienne parce que tu es un alcoolique incompétent et lâche.

- Ne pousse pas le bouchon plus loin que tu ne le voudrais.

- Parce que tu penses arriver à négocier avec une espèce extra-terrestre sans moi ? Imagine qu’ils communiquent par échanges de salive, comme les hommes-fourmis de Golgoth III ! Comme ce serait drôle de te voir rouler des pelles à des insectoïdes de la taille d’un gros chien…

- Sans commentaire.

- Mais bien sûr. Je vois bien que ça t’excite.

- …

- Quoi ?

- Tu sais, révéler que tu connais les recoins sombres de ma personnalité n’a un effet que si tu révèles des vrais secrets. Si tu inventes des choses ridicules, c’est juste ridicule.

- Bon, je pourrais alors te parler de ce que tu faisais hier soir avant de t’endormir.

- Je sais déjà ce que je faisais. Je passais un peu de temps avec une bonne bouteille, d’une compagnie autrement plus agréable que la tienne.

- Très bien, très bien. Changement de sujet. Est-ce que tu es à l’aise avec le fait que Patricius t’ait trahi ?

- Qu’est-ce que tu as inventé, encore ?

- Rien, pour une fois. Tu n’as pas remarqué, tu as donné l’ordre de bombarder Pyrrhus VI et il a fait bombarder Pyrrhus IV.

- Mon ordre était incorrect. J’avais bu, et j’ai écrit par erreur le mauvais chiffre. Voilà, je l’ai dit. Tu es contente ?

- Ne sois pas ridicule. Je vois clairement dans tes souvenirs d’hier soir que tu avais écrit le bon chiffre.

- C’est impossible. Je n’ai aucun souvenir d’hier soir.

- Ainsi, l’alcool t’empêche d’accéder à tes souvenirs ? Fascinant. Mais moi, je peux les voir quand même. »

Trajan s’interrompit. Son casque le protégeait de l’influence directe de Brain, mais elle était pleine de ressources, et disposait pour l’induire en erreur de tout le contenu de ses souvenirs. Ce n’était pas la première fois qu’elle essayait de l’induire en erreur en jouant avec son esprit. La seule issue était d’ignorer autant que possible tout ce qu’elle avait à dire.

Gémissez!

Aucn gémissement.

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