Science-Fiction 15

La jeune mutante tenait adroitement son violon – une pièce véritable, datant déjà de plusieurs siècles – et en jouait avec une grâce surhumaine. La décoration du restaurant était indescriptible, mais je vais faire de mon mieux : une grande baie vitrée donnait sur une vue inimitable du lever des trois pleines lunes sur Artemis II. Une table unique pour six personnes se tenait au centre d’une pièce cubique en bois sculpté, éclairée par l’imperceptible fluorescence de la laque qui en recouvrait les murs. Dans un coin, la violoniste, dans un autre, le maître d’hôtel à l’entière disposition des convives. Contre un mur, un petit buffet portait les dernières bouteilles d’un vin du siècle précédent, retrouvées par miracle intactes dans l’épave d’un cargo interstellaire de luxe qui avait fait une mauvaise rencontre avec une comète.

Les murs portaient des bas-reliefs qui se voulaient un petit air d’antiquité préhistorique, du temps où les hommes devaient encore dépenser le salaire de toute une vie pour voyager dans l’espace et n’avaient pas encore fondé leur première colonie.

Les plats étaient préparés par un système conçu sur mesure de cuisine quantique, où toutes les façons de préparer un ingrédient étaient superposées et goûtées simultanément pour ne plus conserver, au final, que la version la plus délicieuse. Les ingrédients eux-mêmes étaient d’origine souvent illégale dans leurs systèmes solaires d’origine, régulièrement les derniers de leur espèce et parfois même conçus génétiquement pour un unique repas à thème.

Mais la touche finale à l’atmosphère luxueuse de l’endroit, c’était la rareté artificielle du repas : il n’ouvrait que lorsque les lunes étaient alignées, et ne disposait que d’une seule table. Impossible d’y acheter son entrée : au lieu de cela, les plus importants dirigeants de la Guilde disposaient d’un nombre annuel d’invitations dont ils pouvaient faire profiter de une à cinq personnes. Recevoir une telle invitation était une occasion unique réservée aux clients les plus indispensables et aux hommes politiques les moins impressionnables.

En quelques siècles d’existence, le restaurant officiel de la Guilde avait acquis une réputation intergalactique.

Monsieur 1736, par son poste, disposait bien évidemment d’invitations dont il avait maintes fois fait profiter des individus importants pour ses affaires. Mais cette fois, c’était lui qui était invité à un repas en tête-à-tête.

Comme mentionné précédemment, Olga Mundsdotter était une immortelle, non en vertu de sa biologie, mais parce qu’elle avait remplacé la chair par le métal et la pensée par l’informatique. On ne savait pas trop par quoi elle avait remplacé l’âme, mais on murmurait que son excellent sens des affaires devait bien venir de quelque part. Si elle avait profité de la fortune de son père pour acheter sa transhumanité, elle avait désormais acquis sa propre fortune à la seule force de ses algorithmes.

Physiquement, elle n’était pas laide. Elle avait mis ce soir-là son plus beau visage, s’était parée de ses plus beaux bijoux tout en gardant un air professionnel que confortait son tailleur à la fois sobre et somptueux.

Bien entendu, cela ne faisait rien pour rassurer Monsieur 1738. Depuis le début du repas, ils s’échangeaient des politesses plates et inoffensives, se tournant autour comme les deux vieux requins qu’ils étaient. L’invitation d’Olga ne mentionnait aucun but à ce dîner, mais il était évident qu’elle avait quelque chose à voir avec la soudaine suspicion qui l’avait pris la veille et ne le lâchait plus depuis.

« J’ai entendu que tu menais une enquête interne, en ce moment.

- Oui. Quelqu’un a envoyé un espion pour infiltrer Prospecteo. Nous l’avons identifié aujourd’hui, et sommes en train d’étudier l’étendue de son action. Il était avec nous depuis longtemps déjà.

- Quelle tristesse.  »

Elle mordit avec élégance dans un macaron. Des dizaines de contrebandiers étaient morts pour se procurer l’animal dont le foie gras lui fondait sur la langue. Tout son système digestif était un caprice techniquement inutile : sa pile à fusion lui fournissait toute l’énergie dont elle avait besoin, et ses capteurs pouvaient lui renvoyer de délicieuses sensations sans avoir à toucher des aliments. C’était ça, le luxe.

Il devait savoir pour Ivan Ericsson depuis le début, elle en était certaine. S’il avait jugé bon de sacrifier un tel atout, c’est qu’il avait de gros problèmes internes qu’il voulait cacher. Elle ne savait absolument pas de quoi il s’agissait, mais pourquoi ne pas en profiter ?

« 1738, tu sais…

- Oui ?

- Si tu as des problèmes, je suis à ta disposition pour t’aider. Je détiens peut-être des leviers pour résoudre ta situation. »

Monsieur 1738 la regarda. Elle était subtilement penchée en avant, un petit sourire au coin des lèvres. C’était visible du chantage, elle avait devant elle un bouton rouge qui pouvait faire beaucoup de mal à Prospecteo, et même si 1738 n’avait pas encore trouvé ce que faisait exactement ce bouton, Olga venait de revendiquer son existence. Il décida de faire comme s’il savait exactement de quoi il s’agissait.

« J’en suis convaincu, Olga. Je suis profondément touché de ta proposition.

- C’est normal, voyons.

- Si tu as un jour besoin de quelque chose, n’hésite pas. Je te renverrai l’ascenseur. »

Elle exulta intérieurement. Son bluff avait fonctionné, il avait accepté son aide sans même demander de détails. Cela lui donnait le levier suffisant pour récupérer ce qu’elle était venue chercher…

« Justement, j’étais venu te dire que Terraformeo va peut-être prendre une nouvelle direction stratégique le trimestre prochain. Nous avons besoin d’une planète pilote, et il me semble en avoir vu passer une récemment dans vos déclarations de prospection qui conviendrait à merveille.

- Tiens donc ? Nous n’avons eu que des petits cailloux arides et inutiles, récemment. Laquelle t’intéresserait ?

- Pyrrhus VI. »

Science-Fiction 14

Le paquet était arrivé. Trajan avait demandé à ce qu’on le laisse seul avec le conteneur sans étiquette. La navette qui l’avait livré, ainsi que la navette de l’amiral, prirent lourdement leur envol pour aller se poser un peu plus loin, près du camp du lieutenant Patricius.

Le rugissement des réacteurs laissa la place au sifflement sporadique du vent. L’atmosphère oppressante et grise ne pouvait laisser la place qu’à une pluie torrentielle, dont le brouhaha emplissait le plateau rocheux sur lequel Joseph Trajan se tenait.

L’excitation le prit. Cela faisait quelques années maintenant qu’il n’avait pas participé à une mission sur le terrain. Les circonstances étant ce qu’elles étaient, il devrait accomplir celle-ci seul : trop risqué d’y envoyer quelqu’un sans lui expliquer le pourquoi du comment, et trop risqué de lui donner trop d’informations sur l’incident sur Pyrrhus IV.

Il vérifia une fois de plus les munitions de son arme, les vingt-quatre heures d’air respirable dans son scaphandre, le réservoir de son véhicule tout-terrain. Son casque était actif. Il s’approcha du conteneur, chargé quelques instants auparavant à l’arrière de son véhicule, et en explora la surface sous la pluie ruisselante. Un petit panneau de contrôle secondaire correspondait à l’emprisonnement psychique. Il le désactiva.

Il sentit aussitôt son esprit se transformer en coton. Un coton très blanc, très musical, très tranchant. Et soudain, une douleur à l’autre bout de la ligne le rappela à la raison. Le casque fonctionnait correctement. Déjà ça de gagné.

L’impression cotonneuse revint, mais plus doucement cette fois. La mélodie avait été remplacée par une voix féminine, comme celles qui annoncent dans les gares les numéros des quais et les horaires de départ et d’arrivée.

« Joseph Trajan. Vieille enflure. Pourquoi n’enlèverais-tu pas ce casque ? »

Trajan se mit à parler à haute voix. Il savait que Brain pouvait l’entendre, même s’il ne savait pas exactement comment.

« Toujours aussi aimable, Brain. La situation, si tu ne l’as pas encore comprise en lisant mon esprit, est la suivante : tu es enfermée dans un caisson sur une planète invivable, entièrement à ma merci. Si j’y passe, tu y passes aussi, donc autant faire en sorte que je reste en vie. C’est une simple mission d’espionnage, on va finir ça vite fait et rentrer à la maison. »

Sans attendre de réponse, il s’installa dans son tout-terrain et commença à dévaler une pente. Il y avait bien quelques centaines de mètres de dénivelé jusqu’à la ville en contrebas.

La réponse de Brain se fit sentir, à la fois en tant que voix et en tant qu’impression diffuse et pas particulièrement agréable, un peu comme lorsqu’on part de chez soi pour un voyage hanté par la certitude qu’on a oublié quelque chose d’important sans arriver à mettre la main dessus.

« Très bien, j’ai compris. Au fait, c’est un joli feu d’artifice que vous avez fait sur Pyrrhus IV. Félicitations, très professionnel.

- Arrête de fouiller mon esprit, Brain. Cela ne te regarde pas.

- Non, bien sûr. Je constate juste que ce sont tes bêtises qui nous ont mis tous les deux dans ce pétrin, et que je dois risquer ma peau à sauver la tienne parce que tu es un alcoolique incompétent et lâche.

- Ne pousse pas le bouchon plus loin que tu ne le voudrais.

- Parce que tu penses arriver à négocier avec une espèce extra-terrestre sans moi ? Imagine qu’ils communiquent par échanges de salive, comme les hommes-fourmis de Golgoth III ! Comme ce serait drôle de te voir rouler des pelles à des insectoïdes de la taille d’un gros chien…

- Sans commentaire.

- Mais bien sûr. Je vois bien que ça t’excite.

- …

- Quoi ?

- Tu sais, révéler que tu connais les recoins sombres de ma personnalité n’a un effet que si tu révèles des vrais secrets. Si tu inventes des choses ridicules, c’est juste ridicule.

- Bon, je pourrais alors te parler de ce que tu faisais hier soir avant de t’endormir.

- Je sais déjà ce que je faisais. Je passais un peu de temps avec une bonne bouteille, d’une compagnie autrement plus agréable que la tienne.

- Très bien, très bien. Changement de sujet. Est-ce que tu es à l’aise avec le fait que Patricius t’ait trahi ?

- Qu’est-ce que tu as inventé, encore ?

- Rien, pour une fois. Tu n’as pas remarqué, tu as donné l’ordre de bombarder Pyrrhus VI et il a fait bombarder Pyrrhus IV.

- Mon ordre était incorrect. J’avais bu, et j’ai écrit par erreur le mauvais chiffre. Voilà, je l’ai dit. Tu es contente ?

- Ne sois pas ridicule. Je vois clairement dans tes souvenirs d’hier soir que tu avais écrit le bon chiffre.

- C’est impossible. Je n’ai aucun souvenir d’hier soir.

- Ainsi, l’alcool t’empêche d’accéder à tes souvenirs ? Fascinant. Mais moi, je peux les voir quand même. »

Trajan s’interrompit. Son casque le protégeait de l’influence directe de Brain, mais elle était pleine de ressources, et disposait pour l’induire en erreur de tout le contenu de ses souvenirs. Ce n’était pas la première fois qu’elle essayait de l’induire en erreur en jouant avec son esprit. La seule issue était d’ignorer autant que possible tout ce qu’elle avait à dire.

Science-Fiction 13

La navette de l’Amiral était posée sur une falaise surplombant une large plaine plongée dans la pénombre grisâtre qui semblait régner partout sur Pyrrhus VI. En contrebas, quelques kilomètres plus loin, une des rares traces de civilisation de la planète : une ville aux bâtiments trapus qui étendait ses tentacules entre les collines environnantes. Des petites routes sinueuses s’en éloignaient avec hésitation, disparaissant dans les vallées des alentours. L’étalement urbain, dénue dé toute forme de fortification, témoignait d’une histoire pacifique.

Les capteurs militaires fonctionnaient très bien sous la chape nuageuse, mais n’identifiaient aucun objet volant à des kilomètres à la ronde. Cela ne rassurait pas Joseph Trajan sur l’avancement technologique de la civilisation autochtone.

Le lieutenant Patricius, accompagné de sa propre équipe d’intervention, s’était posté sur un sommet diamétralement opposé. Ses rapports réguliers semblaient corroborer l’analyse pessimiste de Trajan.

Un militaire enscaphandré sortit de la navette et salua poliment. Pour des raisons de protocole, les sous-officiers devaient toujours être en présence des officiers lorsqu’ils leur parlaient, même si les systèmes de communication intégrés aux scaphandres d’exploration planétaire leur auraient permis de faire leurs rapports à plusieurs kilomètres de distance.

« Mon Amiral.

- Oui ?

- Nous avons reçu le compte rendu de l’opération Saucisse Périmée. »

L’Amiral avait un goût inacceptable pour ce qui était des noms donnés aux opérations militaires. Ses subordonnés avaient appris à vivre avec, et à garder une tête sérieuse lorsqu’ils étaient obligés de les prononcer.

« L’opération est un succès, malgré quatre pertes humaines à déplorer. Le paquet a été embarqué dans une navette et arrivera ici dans une heure.

- Très bien… »

Trajan se gratta la barbe, ou plus précisément gratta pensivement la partie du scaphandre qui recouvrait sa barbe de deux jours. Le grincement du métal sur le métal fit tiquer imperceptiblement le militaire, toujours au garde à vous.

« Repos. Faites préparer une conférence avec le lieutenant Patricius d’ici cinq minutes, puis mettez en place les balises d’approche pour permettre au paquet de nous rejoindre. »

La télépathe ne tarderait pas. Il fallait désormais préparer l’étape suivante : rejoindre les indigènes en contrebas pour étudier leur culture et trouver le moyen le plus simple pour eux d’inventer les armes de destruction massive utilisées sur Pyrrhus IV.

De retour dans le sas, Trajan défit les attaches mécaniques qui maintenaient son casque en place. Il flottait dans la navette une odeur de plastique chaud, ainsi qu’un fumet plus subtil certainement lié à la maintenance des circuits hygiéniques. Sans prendre la peine de se débarasser de sa combinaison d’exploration, il parcourut le couloir qui menait à la salle de commandement et actionna la poignée d’accès. La grande porte métallique vira lentement sur ses gonds, et les lumières de la salle s’allumèrent de concert. La plupart des commandants auraient fait restreindre l’accès à une telle salle par des codes d’accès et une sécurité électronique, mais Trajan faisait confiance à ses hommes pour ne pas outrepasser leurs droits et ses hommes lui faisaient confiance pour trouver des punitions créatives dans le cas contraire.

L’écran de projection était déjà allumé, et montrait le contenu d’une salle similaire dans la deuxième navette, au centre de laquelle se tenait Patricius, assis sur le fauteuil central et parcourant rapidement un rapport écrit.

Il se releva et salua aussitôt.

Trajan lui fit signe de se rasseoir. Il appréciait le protocole militaire lorsqu’il s’agissait de flatter son amour-propre, mais s’en passait volontiers lorsqu’il y avait urgence. Malgré leurs désaccords sur l’extermination massive d’intelligences non-humaines, Patricius restait son homme de confiance.

« Patricius, notre petit paquet a été récupéré, il devrait arriver ici dans l’heure. Je commencerai aussitôt mon travail, et je veux que vous respectiez un silence radio absolu dans l’intervalle. Gardez un oeil ouvert, et si nous avons de la visite, envoyez-moi un message vide de contenu pour me prévenir.

- Entendu. D’ici combien de temps dois-je attendre un retour de votre part ?

- Quatre heures après l’arrivée du paquet.

- Bien reçu, amiral. Bonne chance. »

La visite qu’ils ne souhaitaient pas avoir, ce n’était pas une quelconque hostilité de la part des indigènes, mais bien l’arrivée dans le système stellaire d’un quelconque vaisseau humain. L’ingérance prématurée d’une flotte impériale ou des prospecteurs de la Guilde pourrait avoir un effet dévastateur sur leur petite entreprise.

Joseph Trajan éteignit d’un claquement de doigts l’écran de projection, et regarda son casque, posé réglementairement à côté de son fauteuil. Pensivement. Très pensivement.

Il se leva et alla ouvrir l’un des petits placards installés sous les consoles de travail, pour en tirer un autre casque, presque identique, mais significativement plus lourd. Ce n’était pas la première fois qu’il travaillait avec Brain, et la nature même de la mission pouvait impliquer des échanges diplomatiques où la télépathe devrait créer un pont psychique entre son esprit et celui de son interlocuteur. Un bouclier mental ne servait à rien dans ces circonstances. Ce casque contenait un système de surveillance capable de détecter toute forme de contrôle mental, et activer instantanément un mécanisme conçu pour neutraliser douloureusement Brain.

Trajan sortit de la salle et referma la porte derrière lui, à gestes mesurés. Immobile, il passa le doigt sur la bordure intérieure du casque, pour y retrouver les initiales du propriétaire : Simon Trajan. Mais pas de temps à perdre en souvenirs. Il enfila le casque, activa l’auto-diagnostic d’étanchéité de sa combinaison et repartit vers le sas d’un pas décidé.

La navette de l’Amiral était posée sur une falaise surplombant une large plaine plongée dans la pénombre grisâtre qui semblait régner partout sur Pyrrhus VI. En contrebas, quelques kilomètres plus loin, une des rares traces de civilisation de la planète : une ville aux bâtiments trapus qui étendait ses tentacules entre les collines environnantes. Des petites routes sinueuses s’en éloignaient avec hésitation, disparaissant dans les vallées des alentours. L’étalement urbain, dénue dé toute forme de fortification, témoignait d’une histoire pacifique.

Les capteurs militaires fonctionnaient très bien sous la chape nuageuse, mais n’identifiaient aucun objet volant à des kilomètres à la ronde. Cela ne rassurait pas Joseph Trajan sur l’avancement technologique de la civilisation autochtone.

Le lieutenant Patricius, accompagné de sa propre équipe d’intervention, s’était posté sur un sommet diamétralement opposé. Ses rapports réguliers semblaient corroborer l’analyse pessimiste de Trajan.

Un militaire enscaphandré sortit de la navette et salua poliment. Pour des raisons de protocole, les sous-officiers devaient toujours être en présence des officiers lorsqu’ils leur parlaient, même si les systèmes de communication intégrés aux scaphandres d’exploration planétaire leur auraient permis de faire leurs rapports à plusieurs kilomètres de distance.

« Mon Amiral.

- Oui ?

- Nous avons reçu le compte rendu de l’opération Saucisse Périmée. »

L’Amiral avait un goût inacceptable pour ce qui était des noms donnés aux opérations militaires. Ses subordonnés avaient appris à vivre avec, et à garder une tête sérieuse lorsqu’ils étaient obligés de les prononcer.

« L’opération est un succès, malgré quatre pertes humaines à déplorer. Le paquet a été embarqué dans une navette et arrivera ici dans une heure.

- Très bien… »

Trajan se gratta la barbe, ou plus précisément gratta pensivement la partie du scaphandre qui recouvrait sa barbe de deux jours. Le grincement du métal sur le métal fit tiquer imperceptiblement le militaire, toujours au garde à vous.

« Repos. Faites préparer une conférence avec le lieutenant Patricius d’ici cinq minutes, puis mettez en place les balises d’approche pour permettre au paquet de nous rejoindre. »

La télépathe ne tarderait pas. Il fallait désormais préparer l’étape suivante : rejoindre les indigènes en contrebas pour étudier leur culture et trouver le moyen le plus simple pour eux d’inventer les armes de destruction massive utilisées sur Pyrrhus IV.

De retour dans le sas, Trajan défit les attaches mécaniques qui maintenaient son casque en place. Il flottait dans la navette une odeur de plastique chaud, ainsi qu’un fumet plus subtil certainement lié à la maintenance des circuits hygiéniques. Sans prendre la peine de se débarasser de sa combinaison d’exploration, il parcourut le couloir qui menait à la salle de commandement et actionna la poignée d’accès. La grande porte métallique vira lentement sur ses gonds, et les lumières de la salle s’allumèrent de concert. La plupart des commandants auraient fait restreindre l’accès à une telle salle par des codes d’accès et une sécurité électronique, mais Trajan faisait confiance à ses hommes pour ne pas outrepasser leurs droits et ses hommes lui faisaient confiance pour trouver des punitions créatives dans le cas contraire.

L’écran de projection était déjà allumé, et montrait le contenu d’une salle similaire dans la deuxième navette, au centre de laquelle se tenait Patricius, assis sur le fauteuil central et parcourant rapidement un rapport écrit.

Il se releva et salua aussitôt.

Trajan lui fit signe de se rasseoir. Il appréciait le protocole militaire lorsqu’il s’agissait de flatter son amour-propre, mais s’en passait volontiers lorsqu’il y avait urgence. Malgré leurs désaccords sur l’extermination massive d’intelligences non-humaines, Patricius restait son homme de confiance.

« Patricius, notre petit paquet a été récupéré, il devrait arriver ici dans l’heure. Je commencerai aussitôt mon travail, et je veux que vous respectiez un silence radio absolu dans l’intervalle. Gardez un oeil ouvert, et si nous avons de la visite, envoyez-moi un message vide de contenu pour me prévenir.

- Entendu. D’ici combien de temps dois-je attendre un retour de votre part ?

- Quatre heures après l’arrivée du paquet.

- Bien reçu, amiral. Bonne chance. »

La visite qu’ils ne souhaitaient pas avoir, ce n’était pas une quelconque hostilité de la part des indigènes, mais bien l’arrivée dans le système stellaire d’un quelconque vaisseau humain. L’ingérance prématurée d’une flotte impériale ou des prospecteurs de la Guilde pourrait avoir un effet dévastateur sur leur petite entreprise.

Joseph Trajan éteignit d’un claquement de doigts l’écran de projection, et regarda son casque, posé réglementairement à côté de son fauteuil. Pensivement. Très pensivement.

Il se leva et alla ouvrir l’un des petits placards installés sous les consoles de travail, pour en tirer un autre casque, presque identique, mais significativement plus lourd. Ce n’était pas la première fois qu’il travaillait avec Brain, et la nature même de la mission pouvait impliquer des échanges diplomatiques où la télépathe devrait créer un pont psychique entre son esprit et celui de son interlocuteur. Un bouclier mental ne servait à rien dans ces circonstances. Ce casque contenait un système de surveillance capable de détecter toute forme de contrôle mental, et activer instantanément un mécanisme conçu pour neutraliser douloureusement Brain.

Trajan sortit de la salle et referma la porte derrière lui, à gestes mesurés. Immobile, il passa le doigt sur la bordure intérieure du casque, pour y retrouver les initiales du propriétaire : Simon Trajan. Mais pas de temps à perdre en souvenirs. Il enfila le casque, activa l’auto-diagnostic d’étanchéité de sa combinaison et repartit vers le sas d’un pas décidé.

Science-Fiction 12

Ivan Ericsson. 38 ans. Les yeux bleus, les cheveux blonds, la carrure de mannequin pour costumes deux pièces, la cravate bleu azur et une tache de sang s’étirant de sa narine droite au tissu blanc de sa chemise. La couleur de sa veste était assortie aux cordes qui le maintenaient confortablement installé dans son fauteuil.

Quelques minutes plus tôt, il s’était vu notifier un audit individuel exceptionnel, ce qui pour n’importe quel cadre sup’ de la galaxie est synonyme d’ennuis politiques, aussi avait-il pris avec une grâce toute relative ses jambes à son cou, pour se retrouver nez-à-architecture avec l’intelligence artificielle du bâtiment. Qui lui avait littéralement fermé la porte au nez.

La salle de réunion prévue à cet effet aurait fait paraître un cabinet de dentiste réconfortant par comparaison. Les murs gris sagement dépourvus de fenêtres portaient ça et là des petits posters déclamant des slogans productivistes, le plafond illuminait de ses néons une moquette couleur jour de pluie, et une plante en pot survivait paisiblement dans un coin de la pièce. Devant lui, une table blanche qui modérait pudiquement sa nudité par la présence d’un épais dossier portant le nom de l’accusé. Et de l’autre côté de la table, l’inquisiteur, tout souriant qu’il était de pouvoir enfin appliquer toute sa science sur un vrai être vivant.

Le précédent inquisiteur ayant pris sa retraite, Monsieur 1738 avait personnellement recruté sur dossier une jeune recrue de la filière Torture d’une école de management réputée.

C’était son premier client.

Il sortit avec impatience un outil qui ressemblait à un presse-purée. Ivan déglutit péniblement. L’inquisiteur se demanda s’il avait fait quelque chose de mal, regarda avec inquiétude dans son sac, se rassura en comptant jusqu’à dix, puis fixa son client avec un sourire. Ivan pensa qu’il avait du potentiel, ce petit. Et que ce n’était pas une bonne nouvelle.

Vinrent rejoindre progressivement le presse-purée, une sorte de fil dentaire avec des étiquettes illisibles portant des symboles d’avertissement, une boîte grise avec des petits trous qui grognait quand on la touchait et un bout de papier. Ivan se dit que ce devait être un bout de papier très tranchant, mais son prestataire de services lui expliqua poliment qu’il n’y avait pas de raison pour que le torturé soit le seul à avoir droit à un aide-mémoire.

Monsieur 1738 n’attendait pas beaucoup de cet interrogatoire. Tout au plus, sa jeune recrue se ferait les griffes sur un vrai espion, ce qui ne pouvait que profiter à l’entreprise. Ivan Ericsson était le prétexte pour lancer un audit à l’échelle de l’organisation pour trouver le petit détail qui titillait son intuition, une enquête de cette taille ne pouvant que provoquer une panique irrémédiable chez ses actionnaires si une justification crédible ne leur était pas apportée.

Les dossiers et comptes rendus commençaient déjà à arriver, et il les vérifiait tous soigneusement. Relevés d’exploitation, rapports d’exploration, comptabilité générale, inventaires… il fallait tout parcourir à la recherche du petit détail qui expliquerait tout. Cela prendrait probablement des jours, mais il n’y avait aucune autre solution.

Ivan Ericsson. 38 ans. Les yeux bleus, les cheveux blonds, la carrure de mannequin pour costumes deux pièces, la cravate bleu azur et une tache de sang s’étirant de sa narine droite au tissu blanc de sa chemise. La couleur de sa veste était assortie aux cordes qui le maintenaient confortablement installé dans son fauteuil.

Quelques minutes plus tôt, il s’était vu notifier un audit individuel exceptionnel, ce qui pour n’importe quel cadre sup’ de la galaxie est synonyme d’ennuis politiques, aussi avait-il pris avec une grâce toute relative ses jambes à son cou, pour se retrouver nez-à-architecture avec l’intelligence artificielle du bâtiment. Qui lui avait littéralement fermé la porte au nez.

La salle de réunion prévue à cet effet aurait fait paraître un cabinet de dentiste réconfortant par comparaison. Les murs gris sagement dépourvus de fenêtres portaient ça et là des petits posters déclamant des slogans productivistes, le plafond illuminait de ses néons une moquette couleur jour de pluie, et une plante en pot survivait paisiblement dans un coin de la pièce. Devant lui, une table blanche qui modérait pudiquement sa nudité par la présence d’un épais dossier portant le nom de l’accusé. Et de l’autre côté de la table, l’inquisiteur, tout souriant qu’il était de pouvoir enfin appliquer toute sa science sur un vrai être vivant.

Le précédent inquisiteur ayant pris sa retraite, Monsieur 1738 avait personnellement recruté sur dossier une jeune recrue de la filière Torture d’une école de management réputée.

C’était son premier client.

Il sortit avec impatience un outil qui ressemblait à un presse-purée. Ivan déglutit péniblement. L’inquisiteur se demanda s’il avait fait quelque chose de mal, regarda avec inquiétude dans son sac, se rassura en comptant jusqu’à dix, puis fixa son client avec un sourire. Ivan pensa qu’il avait du potentiel, ce petit. Et que ce n’était pas une bonne nouvelle.

Vinrent rejoindre progressivement le presse-purée, une sorte de fil dentaire avec des étiquettes illisibles portant des symboles d’avertissement, une boîte grise avec des petits trous qui grognait quand on la touchait et un bout de papier. Ivan se dit que ce devait être un bout de papier très tranchant, mais son prestataire de services lui expliqua poliment qu’il n’y avait pas de raison pour que le torturé soit le seul à avoir droit à un aide-mémoire.

Monsieur 1738 n’attendait pas beaucoup de cet interrogatoire. Tout au plus, sa jeune recrue se ferait les griffes sur un vrai espion, ce qui ne pouvait que profiter à l’entreprise. Ivan Ericsson était le prétexte pour lancer un audit à l’échelle de l’organisation pour trouver le petit détail qui titillait son intuition, une enquête de cette taille ne pouvant que provoquer une panique irrémédiable chez ses actionnaires si une justification crédible ne leur était pas apportée.

Les dossiers et comptes rendus commençaient déjà à arriver, et il les vérifiait tous soigneusement. Relevés d’exploitation, rapports d’exploration, comptabilité générale, inventaires… il fallait tout parcourir à la recherche du petit détail qui expliquerait tout. Cela prendrait probablement des jours, mais il n’y avait aucune autre solution.

Science-Fiction 11

« Never gonna give you up, never gonna let you down… »

Personne n’avait entendu cela depuis une bonne poignée de siècles, hormis peut-être quelques collectionneurs ou amateurs d’antiquités. Mais Brain ressentait une petite satisfaction coupable à se révéler ainsi, dans la longue et généreuse silhouette, tactiquement dissimulée par une robe rougeoyante et surplombée de boucles rousses à s’en pâmer, sur une mélodie qui cassait l’ambiance.

Les cinq militaires n’en étaient pas très loin, de la pâmoison. Elle pouvait les sentir saliver de toute la puissance de leur cerveau mammifère. Qu’une femme soit parmi eux mais n’en exulte pas moins, Brain le prenait comme un petit succès personnel, plutôt qu’un signe de la piètre qualité des boucliers psychiques. Rugueux, branlants et mal conçus, ils n’étaient que le mince emballage transparent autour de ses jouets.

La mission du commando était évidente. Elle empestait dans leurs esprits, éparpillée comme le linge sale dans une chambre d’adolescent. Ils devaient venir la capturer, puis l’emmener devant leurs chefs. Mais aucun d’eux ne savait ce que les dits chefs lui voulaient. Elle avait bien réussi à glaner quelques informations fragmentaires sur Pyrrhus IV et VI, qui étaient certes intéressantes, mais aussi rares et douloureuses que les cordes dans la maison d’un pendu.

Elle relâcha lentement son emprise sur l’esprit du colonel Cicéron. D’après ce qu’elle avait pu voir, il serait le plus à même de comprendre la situation.

Il lui répondit en lui pointant son arme dessus.

Les quatre autres soldats pointèrent leur arme sur le colonel, qui n’hésita pas une seconde. Brain n’avait pas la subtilité nécessaire pour contrôler efficacement des machines à tuer. Les quatres pantins firent de leur mieux pour prendre des poses acrobatiques pendant les quelques instants qu’il fallut au colonel pour les abattre tous. De justesse, la télépathe l’interrompit au moment où, ses quatre co-équipiers au sol, il allait s’en prendre à elle.

Elle manquait d’entraînement, et ça se voyait.

Plus subtilement cette fois, elle implanta dans l’esprit de Cicéron la ferme conviction qu’elle s’était rendue et serait désormais inoffensive, et dissimula du mieux qu’elle le put le souvenir qu’il était venu là avec quatre autres soldats. Les paramètres de la mission n’impliquaient de la tuer qu’en dernier recours, aussi comptait-elle là-dessus pour survivre le temps qu’il se rende compte de ce qu’elle lui avait fait faire.

Elle le libéra de nouveau.