Dicke Helga faisait à peu près la taille d’une petite ville, et contenait – faute d’un mot plus digne – l’intégralité de la Quinzième Flotte Impériale. Et comme une petite ville, le vaisseau amiral avait des arrondissements plus recommandables que d’autres.
Le septième niveau de l’aile scientifique était l’un des plus dangereux. Il était à l’origine conçu pour accueillir les dignitaires extra-terrestres à grands coups de barreaux de fer et de chaînes aux murs, ainsi que leurs équivalents high-tech adaptés aux créatures assez psycho-actives pour faire éternuer à un homme son propre cerveau, ou assez liquides pour passer entre des barreaux usuels. Le complexe abritait en permanence une dizaine de pensionnaires, mais tous les gardes humains avaient abandonné les lieux suite à l’évasion d’un spécimen particulièrement hargneux, condamné tous les accès hermétiquement, et laissé les robots continuer à nourrir et entretenir les prisonniers. Trajan avait bien proposé de larguer le module spatial dans son intégralité et de s’en servir pour des exercices de tir, mais Patricius avait suffisamment insisté sur l’utilité de certains extra-terrestres pour le faire changer d’avis.
En particulier, c’était là que se trouvait le seul télépathe de la Quinzième Flotte.
Cette excuse pour satisfaire le besoin réglementaire d’un télépathe par Flotte Impériale n’avait pas de nom, les membres de son espèce étant capables de dire « toi » à une assemblée de mille individus et de se faire remarquer seulement de celui à qui ils voulaient parler. Les militaires l’appellaient tout simplement « Brain » sans vraiment accorder plus d’attention que cela au sexe féminin de l’individu.
Quelques centaines de mètres plus loin, de l’autre côté d’une barrière étanche d’acier et de rouille, un groupe de militaires se préparait à une mission commando pour extraire Brain de sa prison et l’amener devant l’amiral Trajan. La soudaine réaction pacifiste de l’amiral envers Pyrrhus VI surprenait et inquiétait les hommes, mais bon nombre d’officiers et sous-officiers restaient aveuglément loyaux à Trajan. Le colonel Louis-André Cicéron, trois fois décoré pour Survie Inespérée en Milieux Artificiels, avait été choisi expréssément par le lieutenant amiral pour diriger les cinq soldats d’élite.
Leurs scaphandres hermétiquement fixés à leur armure, leurs fusils armés et prêts à transformer d’éventuels hostiles en hachis, le groupe d’intervention longeait le couloir d’accès au module scientifique et ignorait délibérément les messages d’avertissement parsemés sur le chemin vers le lobby d’accueil du septième niveau.
Jean-Marc Augustulus referma la porte blindée derrière eux, confirma les diagnostics d’étanchéité fournis par l’ordinateur central, et fit un signe au colonel Cicéron. Celui-ci n’eut même pas besoin de répondre, il se tourna lentement vers la porte scellée du quartier des prisonniers. La pièce était construite sur le modèle classique des pièces d’accueil, avec une porte principale blindée qui menait au reste du vaisseau, un petit bureau derrière lequel une « assistante de direction » holographique restait figée dans la même pose ridicule qu’elle occupait lors du dernier crash système, une petite salle d’attente avec des magazines surannés et des sièges inconfortables, et une petite porte qui menait vers le reste du complexe. Alain Crassus s’était fortifié derrière l’une des tables renversées de la salle d’attente, pointant son fusil gros calibre vers la porte. Bernard Néron, pour éviter le tir croisé, s’était placé en renfort à proximité de la porte, déployant son bouclier anti-émeutes et sa matraque à amplificateur de force. Jeanne Lucius serrait avec impatience la bayonnette-tronçonneuse de son fusil, postée en renfort à côté de l’hologramme figé. D’un regard bref, Louis-André Cicéron s’assura que tout été en place conformément aux procédures et dégaîna un magnum artisanal. Il ne combattait qu’avec des armes qu’il avait lui-même fabriquées, pour mieux en maîtriser les limites, le poids, la forme, l’équilibre…
Augustulus traversa la pièce d’un pas ferme. La petite porte arborait plus d’affiches d’avertissement que le manuel d’utilisation d’une ogive nucléaire, ainsi qu’un sceau magnétique bien en vue au centre qui la maintiendrait fermée contre vents et marées et leurs équivalents spatiaux.
Il fit glisser une carte dans la fente du sceau, dont le petit écran revint à la vie et sembla occupé pendant quelques secondes. Avec un buzzer appréciatif, il passa du rouge au vert et l’ensemble se détacha de la porte pour s’écraser sur le sol métallique avec un bruit sourd. D’un coup de pied, Augustulus l’envoya balader dans un coin de la pièce. Ses mains tremblaient un peu. La peur, sans doute. Il serra le poing, cherchant avec son avant-bras l’aiguille de sérum de combat incorporée à son armure. Une lueur rouge apparut sur l’épaule de son armure pour l’indiquer aux autres. Le reste du commando fit de même.
Avec calme, Augustulus tourna lentement les poignées métalliques pour déverouiller la porte. Un sifflement d’air comprimé s’en échappa progressivement. La porte elle-même glissa lentement sur ses gonds pour révéler un long couloir sombre.
En ordre de combat, les cinq militaires se ruèrent à l’intérieur.
Aucn gémissement.