« C’est une idée stupide, lieutenant.
- C’est la meilleure que nous ayons, mon amiral. »
Dans un élan de fourberie qui n’avait pu lui être insufflé que par l’approche perceptible du peloton d’exécution, Patricius avait suggéré de faire porter le chapeau au seul coupable sur lequel la Guilde n’avait pour l’instant aucune information. Et avec toute la grâce et le confort d’un camion-benne, le vaisseau amiral Dicke Helga quittait son orbite basse autour de Pyrrhus IV pour se rendre à sa nouvelle destination.
Le plan de Patricius était simple en apparence : prendre contact avec la civilisation de Pyrrhus VI et leur expliquer comment produire des armes à fusion, afin de pouvoir les montrer innocemment du doigt lorsque les enquêteurs de Prospecteo arriveraient. Tout ceci impliquait bien évidemment que les autochtones aient dépassé le stade néolithique.
Lorsqu’on se retrouve à voir régulièrement des planètes différentes, on finit par acquérir des préférences en matière de corps célestes. Certains s’éprennent de la douceur marbrée des grandes planètes gazeuses à l’atmosphère d’ambre et de sang. D’autres au contraire trouvent hideuse la nudité bleuâtre des petites planètes de glace en bordure des systèmes stellaires. Joseph Trajan, s’il haïssait tous les astres, avait lui-même ses préférences en la matière, et les nuages noirs de Pyrrhus VI prenaient place sur l’un des barreaux les plus bas de son échelle de valeurs. Une bonne grosse planète tellurique pesant bien deux masses terrestres, celle-ci se trouvait juste assez loin de son étoile pour justifier une tenue d’exploration polaire, si la teinte maladive de son atmosphère n’avait pas piégé la majeure partie de la chaleur qu’elle recevait.
Mais surtout, Pyrrhus VI se faisait remarquer par l’absence complète de tout satellite, naturel ou artificiel. Pas une lune pour décrire une ellipse paresseuse et inspirer les poètes, pas un émetteur pour assurer la rediffusion des évènements sportifs, pas une météorite pour menacer d’extinction la vie à la surface de la planète. C’était, dans la vision étroite de la culture anthropo-centrique, un signe évident d’arriération: une orbite planétaire généreusement encombrée était presque exigée pour passer pour modérément civilisé, et les humains voyaient dans un tel dénuement un manque inadmissible de pudeur.
Joseph Trajan avait donc de très bonnes raisons de tourner autour du petit bouton rouge comme une guêpe autour d’un pique-nique en plein air. À chaque nouvelle annonce des paramètres d’approche, il jetait un regard impatient en direction de son lieutenant, qui lui répondait par une moue suppliante. Dicke Helga arriva finalement en orbite basse sans que Pyrrhus VI soit annihilée, ce qui resterait pour Trajan l’une des plus grandes épreuves surmontées de son vivant. Avec le petit soupir d’un enfant privé de dessert, l’amiral referma le boîtier de contrôle des torpilles à fusion confortablement installé dans l’accoudoir de son fauteuil.
« J’espère qu’ils auront l’air à peu près humain. »
Quelques minutes plus tard, une navette quittait le vaisseau amiral pour plonger vers les nuages noirs en contrebas.
Aucn gémissement.