Science-Fiction 9

Dicke Helga faisait à peu près la taille d’une petite ville, et contenait – faute d’un mot plus digne – l’intégralité de la Quinzième Flotte Impériale. Et comme une petite ville, le vaisseau amiral avait des arrondissements plus recommandables que d’autres.

Le septième niveau de l’aile scientifique était l’un des plus dangereux. Il était à l’origine conçu pour accueillir les dignitaires extra-terrestres à grands coups de barreaux de fer et de chaînes aux murs, ainsi que leurs équivalents high-tech adaptés aux créatures assez psycho-actives pour faire éternuer à un homme son propre cerveau, ou assez liquides pour passer entre des barreaux usuels. Le complexe abritait en permanence une dizaine de pensionnaires, mais tous les gardes humains avaient abandonné les lieux suite à l’évasion d’un spécimen particulièrement hargneux, condamné tous les accès hermétiquement, et laissé les robots continuer à nourrir et entretenir les prisonniers. Trajan avait bien proposé de larguer le module spatial dans son intégralité et de s’en servir pour des exercices de tir, mais Patricius avait suffisamment insisté sur l’utilité de certains extra-terrestres pour le faire changer d’avis.

En particulier, c’était là que se trouvait le seul télépathe de la Quinzième Flotte.

Cette excuse pour satisfaire le besoin réglementaire d’un télépathe par Flotte Impériale n’avait pas de nom, les membres de son espèce étant capables de dire « toi » à une assemblée de mille individus et de se faire remarquer seulement de celui à qui ils voulaient parler. Les militaires l’appellaient tout simplement « Brain » sans vraiment accorder plus d’attention que cela au sexe féminin de l’individu.

Quelques centaines de mètres plus loin, de l’autre côté d’une barrière étanche d’acier et de rouille, un groupe de militaires se préparait à une mission commando pour extraire Brain de sa prison et l’amener devant l’amiral Trajan. La soudaine réaction pacifiste de l’amiral envers Pyrrhus VI surprenait et inquiétait les hommes, mais bon nombre d’officiers et sous-officiers restaient aveuglément loyaux à Trajan. Le colonel Louis-André Cicéron, trois fois décoré pour Survie Inespérée en Milieux Artificiels, avait été choisi expréssément par le lieutenant amiral pour diriger les cinq soldats d’élite.

Leurs scaphandres hermétiquement fixés à leur armure, leurs fusils armés et prêts à transformer d’éventuels hostiles en hachis, le groupe d’intervention longeait le couloir d’accès au module scientifique et ignorait délibérément les messages d’avertissement parsemés sur le chemin vers le lobby d’accueil du septième niveau.

Jean-Marc Augustulus referma la porte blindée derrière eux, confirma les diagnostics d’étanchéité fournis par l’ordinateur central, et fit un signe au colonel Cicéron. Celui-ci n’eut même pas besoin de répondre, il se tourna lentement vers la porte scellée du quartier des prisonniers. La pièce était construite sur le modèle classique des pièces d’accueil, avec une porte principale blindée qui menait au reste du vaisseau, un petit bureau derrière lequel une « assistante de direction » holographique restait figée dans la même pose ridicule qu’elle occupait lors du dernier crash système, une petite salle d’attente avec des magazines surannés et des sièges inconfortables, et une petite porte qui menait vers le reste du complexe. Alain Crassus s’était fortifié derrière l’une des tables renversées de la salle d’attente, pointant son fusil gros calibre vers la porte. Bernard Néron, pour éviter le tir croisé, s’était placé en renfort à proximité de la porte, déployant son bouclier anti-émeutes et sa matraque à amplificateur de force. Jeanne Lucius serrait avec impatience la bayonnette-tronçonneuse de son fusil, postée en renfort à côté de l’hologramme figé. D’un regard bref, Louis-André Cicéron s’assura que tout été en place conformément aux procédures et dégaîna un magnum artisanal. Il ne combattait qu’avec des armes qu’il avait lui-même fabriquées, pour mieux en maîtriser les limites, le poids, la forme, l’équilibre…

Augustulus traversa la pièce d’un pas ferme. La petite porte arborait plus d’affiches d’avertissement que le manuel d’utilisation d’une ogive nucléaire, ainsi qu’un sceau magnétique bien en vue au centre qui la maintiendrait fermée contre vents et marées et leurs équivalents spatiaux.

Il fit glisser une carte dans la fente du sceau, dont le petit écran revint à la vie et sembla occupé pendant quelques secondes. Avec un buzzer appréciatif, il passa du rouge au vert et l’ensemble se détacha de la porte pour s’écraser sur le sol métallique avec un bruit sourd. D’un coup de pied, Augustulus l’envoya balader dans un coin de la pièce. Ses mains tremblaient un peu. La peur, sans doute. Il serra le poing, cherchant avec son avant-bras l’aiguille de sérum de combat incorporée à son armure. Une lueur rouge apparut sur l’épaule de son armure pour l’indiquer aux autres. Le reste du commando fit de même.

Avec calme, Augustulus tourna lentement les poignées métalliques pour déverouiller la porte. Un sifflement d’air comprimé s’en échappa progressivement. La porte elle-même glissa lentement sur ses gonds pour révéler un long couloir sombre.

En ordre de combat, les cinq militaires se ruèrent à l’intérieur.

Science-Fiction 8

Monsieur 1738 jonglait pensivement avec son stylet. Depuis sa réunion, cette impression sourde d’une catastrophe sur le point de survenir le démangeait horriblement. Elle l’avait poursuivi pendant son dîner d’affaires, pendant sa courte virée vespérale dans un bar à hôtesses du quartier d’affaires, pendant sa courte mais reposante nuit dans le caisson d’isolation, et pendant sa dose matinale de café. De retour à son bureau, il repassait en revue par la pensée les milliers de points faibles de son organisation, cherchant à identifier le problème sans lancer une enquête qui inquiéterait ses subalternes.

L’espace d’un instant, il laissa son regard vagabonder de l’autre côté de l’immense fenêtre, courir sur les grands murs de verre des gratte-ciels du quartier dans la lumière rose de l’aurore. En face, la tour de Genesis, branche de la Guilde spécialisée dans le génie génétique, se distinguait par sa structure hélicoidale qui, 1738 en était certain, faisait référence à quelque chose. Un peu plus loin, trois tours presque identiques portaient le logo rouge et vert de Controleo, l’agence de marketing interne à la Guilde. En contrebas, des bâtiments plus petits hébergeaient les firmes, filiales, branches mineures et rachats récents de la Guilde, et toutes ces constructions perdaient leurs racines dans la canopée d’une forêt luxuriante entrecoupée de lacs paradisiaques et de clairières paisibles. La présence incongrue d’espaces verts aussi nombreux sur une planète dont tout le monde se serait attendu de la trouver recouverte d’une épaisse couche de béton et de ciment était le travail de Terraformeo, la branche soeur de Prospecteo dirigée par Olga Mundsdotter, une Immortelle qui lorgnait depuis quelques années sur le poste que Monsieur 1738 occupait avec tant de finesse.

Quelques décennies auparavant, Terraformeo était une petite entreprise multi-planétaire indépendante qui avait gagné le contrat inespéré de terraformer Artemis II, la planète qui servait de siège social à la Guilde. Mais si Mundsdotter voulait en faire le premier pas vers l’expansion de Terraformeo – appellée, elle l’espérait, à terraformer les nombreux mondes qui tomberaient dans les griffes de la Guilde – la politique de Prospecteo était de piller les mondes pour en extraire la substantificque matière première sans aucune volonté de les rendre habitables. Terraformeo restait à ce jour principalement cantonnée à un travail de concierge et jardinier d’Artemis II, et un unique contrat planétaire, aussi impressionnant soit-il, n’était pas à la hauteur des ambitions de Mundsdotter.

Et depuis son intronisation, la quasi-totalité des « accidents » que Monsieur 1738 avait eu à traiter étaient des manoeuvres plus ou moins subtiles d’Olga Mundsdotter pour saboter l’influence et la réputation de Prospecteo. Il les avait à chaque fois identifié facilement en se demandant ce qu’il ferait à la place d’Olga. Mais cette fois, c’était différent : aucune des failles apparentes de sa firme ne semblaient avoir été exploitées par une intelligence malveillante. Il sentait approcher la catastrophe, et son intuition mutante était passée de l’avertissement calme à la panique impuissante.

Il se rendit lentement à l’évidence : seul, il ne trouverait jamais la menace qui pesait sur Prospecteo. D’un geste léger, il fit signe au tiroir de son bureau de s’ouvrir, et plongea la main dedans pour en tirer un dossier – l’usage du papier était désormais une chose très originale, avec l’apparition des intelligences artificielles, qui signifiait en général qu’on ne faisait pas assez confiance aux machines pour garder les informations qui s’y trouvaient secrètes.

« Ivan Ericsson » apparaissait en grandes lettres noires sur la couverture d’un marron cartonné. Le vice-président des relations publiques de Prospecteo. Un espion à la solde de Mundsdotter depuis le début, que Monsieur 1738 avait laissé à son poste pour s’en servir plus tard, en laissant s’étoffer un dossier de contre-espionnage particulièrement juteux. Le moment était venu.

D’un geste élégant, Monsieur 1738 indiqua au tiroir de se refermer, puis se leva pour s’installer à la fenêtre. Debout devant le soleil levant, il posa le doigt sur son communicateur.

« Anne.
- Monsieur ?
- Mes services m’informent d’un cas d’espionnage industriel. Pouvez-vous lancer une procédure d’inquisition d’urgence ? Nous avons besoin de savoir exactement la portée de ce cas.
- Bien, monsieur. »

Monsieur 1738 jonglait pensivement avec son stylet. Depuis sa réunion, cette impression sourde d’une catastrophe sur le point de survenir le démangeait horriblement. Elle l’avait poursuivi pendant son dîner d’affaires, pendant sa courte virée vespérale dans un bar à hôtesses du quartier d’affaires, pendant sa courte mais reposante nuit dans le caisson d’isolation, et pendant sa dose matinale de café. De retour à son bureau, il repassait en revue par la pensée les milliers de points faibles de son organisation, cherchant à identifier le problème sans lancer une enquête qui inquiéterait ses subalternes.

L’espace d’un instant, il laissa son regard vagabonder de l’autre côté de l’immense fenêtre, courir sur les grands murs de verre des gratte-ciels du quartier dans la lumière rose de l’aurore. En face, la tour de Genesis, branche de la Guilde spécialisée dans le génie génétique, se distinguait par sa structure hélicoidale qui, 1738 en était certain, faisait référence à quelque chose. Un peu plus loin, trois tours presque identiques portaient le logo rouge et vert de Controleo, l’agence de marketing interne à la Guilde. En contrebas, des bâtiments plus petits hébergeaient les firmes, filiales, branches mineures et rachats récents de la Guilde, et toutes ces constructions perdaient leurs racines dans la canopée d’une forêt luxuriante entrecoupée de lacs paradisiaques et de clairières paisibles. La présence incongrue d’espaces verts aussi nombreux sur une planète dont tout le monde se serait attendu de la trouver recouverte d’une épaisse couche de béton et de ciment était le travail de Terraformeo, la branche soeur de Prospecteo dirigée par Olga Mundsdotter, une Immortelle qui lorgnait depuis quelques années sur le poste que Monsieur 1738 occupait avec tant de finesse.

Quelques décennies auparavant, Terraformeo était une petite entreprise multi-planétaire indépendante qui avait gagné le contrat inespéré de terraformer Artemis II, la planète qui servait de siège social à la Guilde. Mais si Mundsdotter voulait en faire le premier pas vers l’expansion de Terraformeo – appellée, elle l’espérait, à terraformer les nombreux mondes qui tomberaient dans les griffes de la Guilde – la politique de Prospecteo était de piller les mondes pour en extraire la substantificque matière première sans aucune volonté de les rendre habitables. Terraformeo restait à ce jour principalement cantonnée à un travail de concierge et jardinier d’Artemis II, et un unique contrat planétaire, aussi impressionnant soit-il, n’était pas à la hauteur des ambitions de Mundsdotter.

Et depuis son intronisation, la quasi-totalité des « accidents » que Monsieur 1738 avait eu à traiter étaient des manoeuvres plus ou moins subtiles d’Olga Mundsdotter pour saboter l’influence et la réputation de Prospecteo. Il les avait à chaque fois identifié facilement en se demandant ce qu’il ferait à la place d’Olga. Mais cette fois, c’était différent : aucune des failles apparentes de sa firme ne semblaient avoir été exploitées par une intelligence malveillante. Il sentait approcher la catastrophe, et son intuition mutante était passée de l’avertissement calme à la panique impuissante.

Il se rendit lentement à l’évidence : seul, il ne trouverait jamais la menace qui pesait sur Prospecteo. D’un geste léger, il fit signe au tiroir de son bureau de s’ouvrir, et plongea la main dedans pour en tirer un dossier – l’usage du papier était désormais une chose très originale, avec l’apparition des intelligences artificielles, qui signifiait en général qu’on ne faisait pas assez confiance aux machines pour garder les informations qui s’y trouvaient secrètes.

« Ivan Ericsson » apparaissait en grandes lettres noires sur la couverture d’un marron cartonné. Le vice-président des relations publiques de Prospecteo. Un espion à la solde de Mundsdotter depuis le début, que Monsieur 1738 avait laissé à son poste pour s’en servir plus tard, en laissant s’étoffer un dossier de contre-espionnage particulièrement juteux. Le moment était venu.

D’un geste élégant, Monsieur 1738 indiqua au tiroir de se refermer, puis se leva pour s’installer à la fenêtre. Debout devant le soleil levant, il posa le doigt sur son communicateur.

« Anne.

- Monsieur ?

- Mes services m’informent d’un cas d’espionnage industriel. Pouvez-vous lancer une procédure d’inquisition d’urgence ? Nous avons besoin de savoir exactement la portée de ce cas.

- Bien, monsieur. »

Science-Fiction 7

Goric ne savait pas ce que c’était. Mais c’était absolument délicieux. L’immense caisson était tombé des nuages puis, s’accroupissant avec élégance sur un roc un peu plat, s’était fendu. De son intérieur lumineux étaient sorties des créatures d’un autre monde. Toujours curieux et confortablement indestructible, Goric s’était approché pour en savoir plus. Bien que venues d’ailleurs, ces créatures étaient capables de penser, et si le sens de leurs réflexions restait incompréhensible à une telle distance, leur saveur était incomparable.

« Vous voyez quelque chose, Lieutenant ?
- Non, mon Amiral.
- Il n’y a que des rochers et du sable à perte de vue. C’est une planète désertique ! »

Le paysage n’était pas très rassurant. En fait, le paysage n’était pas grand-chose, à cause de l’épaisse brume grise qui flottait à quelques mètres au-dessus du sol, masquant les sommets des formations rocheuses environnantes et plongeant la scène dans une pénombre digne d’un film-catastrophe. Passivement lové entre deux rochers, hors de vue des nouveaux arrivants, Goric se délectait silencieusement. Si les personnalités avaient un goût, alors celle de Joseph Trajan avait cet arôme de chocolat noir amer à en pleurer que les amateurs savaient apprécier à sa juste valeur, tandis que celle de Luc Patricius cachait derrière un banal goût de vanille la douce irritation d’un zeste de citron frais.

« Amiral, nous n’avons vu pour l’instant qu’une fraction infime de la surface. Toutes les planètes ont des déserts, nous n’avons peut-être tout simplement pas eu de chance. »

Ah, la rigueur salée d’une pensée rationnelle. C’était une saveur que Goric n’attendait pas, mais cela ne le dérangeait pas outre mesure. En face, l’amertume se mêlait doucement à un goût plus fort, plus acide, plus pimenté. Remis à sa place, Patricius laissait une impression de coton sans goût ni saveur. Ou presque. Il se cachait tout au fond de cet esprit une graine à l’arôme enivrant, et Goric sut aussitôt que jamais il n’en trouverait de plus délicieuse.

L’une des créatures, qui examinait les environs perchée sur une sorte d’escabeau, annonça quelque chose aux deux autres, puis les trois retournèrent dans le caisson d’où elles étaient sorties, et celui-ci reprit son chemin à travers les nuages en direction de …

Goric partit en courant dans la direction opposée.

Science-Fiction 6

« C’est une idée stupide, lieutenant.
- C’est la meilleure que nous ayons, mon amiral. »

Dans un élan de fourberie qui n’avait pu lui être insufflé que par l’approche perceptible du peloton d’exécution, Patricius avait suggéré de faire porter le chapeau au seul coupable sur lequel la Guilde n’avait pour l’instant aucune information. Et avec toute la grâce et le confort d’un camion-benne, le vaisseau amiral Dicke Helga quittait son orbite basse autour de Pyrrhus IV pour se rendre à sa nouvelle destination.

Le plan de Patricius était simple en apparence : prendre contact avec la civilisation de Pyrrhus VI et leur expliquer comment produire des armes à fusion, afin de pouvoir les montrer innocemment du doigt lorsque les enquêteurs de Prospecteo arriveraient. Tout ceci impliquait bien évidemment que les autochtones aient dépassé le stade néolithique.

Lorsqu’on se retrouve à voir régulièrement des planètes différentes, on finit par acquérir des préférences en matière de corps célestes. Certains s’éprennent de la douceur marbrée des grandes planètes gazeuses à l’atmosphère d’ambre et de sang. D’autres au contraire trouvent hideuse la nudité bleuâtre des petites planètes de glace en bordure des systèmes stellaires. Joseph Trajan, s’il haïssait tous les astres, avait lui-même ses préférences en la matière, et les nuages noirs de Pyrrhus VI prenaient place sur l’un des barreaux les plus bas de son échelle de valeurs. Une bonne grosse planète tellurique pesant bien deux masses terrestres, celle-ci se trouvait juste assez loin de son étoile pour justifier une tenue d’exploration polaire, si la teinte maladive de son atmosphère n’avait pas piégé la majeure partie de la chaleur qu’elle recevait.

Mais surtout, Pyrrhus VI se faisait remarquer par l’absence complète de tout satellite, naturel ou artificiel. Pas une lune pour décrire une ellipse paresseuse et inspirer les poètes, pas un émetteur pour assurer la rediffusion des évènements sportifs, pas une météorite pour menacer d’extinction la vie à la surface de la planète. C’était, dans la vision étroite de la culture anthropo-centrique, un signe évident d’arriération: une orbite planétaire généreusement encombrée était presque exigée pour passer pour modérément civilisé, et les humains voyaient dans un tel dénuement un manque inadmissible de pudeur.

Joseph Trajan avait donc de très bonnes raisons de tourner autour du petit bouton rouge comme une guêpe autour d’un pique-nique en plein air. À chaque nouvelle annonce des paramètres d’approche, il jetait un regard impatient en direction de son lieutenant, qui lui répondait par une moue suppliante. Dicke Helga arriva finalement en orbite basse sans que Pyrrhus VI soit annihilée, ce qui resterait pour Trajan l’une des plus grandes épreuves surmontées de son vivant. Avec le petit soupir d’un enfant privé de dessert, l’amiral referma le boîtier de contrôle des torpilles à fusion confortablement installé dans l’accoudoir de son fauteuil.

« J’espère qu’ils auront l’air à peu près humain. »

Quelques minutes plus tard, une navette quittait le vaisseau amiral pour plonger vers les nuages noirs en contrebas.

Science-Fiction 5

Monsieur 1738 s’interrompit soudain dans sa diatribe. Le code-barres tatoué sur sa nuque le démangeait, ce qu’il avait fini par identifier au fil des années comme un terrible présage. Il s’interrogea silencieusement sur le malheur qui pouvait bien s’être abbatu sur ses intérêts, mais l’assemblée générale des actionnaires se rappela rapidement à son souvenir lorsque l’un des plus gros requins du lot toussota avec impatience.

Toutes les deux semaines, les principaux financiers de la galaxie prenaient place par hologrammes interposés dans la salle des actes de la Guilde, dont l’un des multiples tentacules présenterait dans le plus grand secret les résultats opérationnels :chiffre d’affaires, stratégie à court et long terme, exécutions tactiques de dirigeants politiques ou économiques… Certains étaient devenus actionnaires par appât du gain, la Guilde étant sans aucun doute la multi-planétaire la plus rentable du millénaire, d’autres pour échapper aux menaces d’assassinat qui pesaient sur tous ceux qui s’opposaient à la Guilde.

Monsieur 1738 était le digne successeur de monsieur 1737 à la tête de l’une des branches les plus connues : Prospecteo, acteur de référence en prospection planétaire. Comme son prédécesseur et les 1736 autres avant eux, il était un mutant d’affaires : la copie parfaite d’une expérience de génie génétique du siècle précédent disposant de dons surhumains pour la conduite des affaires et la gestion de projets, et dont les employeurs avaient été si satisfaits qu’ils avaient prolongé son contrat par clonage et transfert de mémoire.

Comme l’original, il était grand, taillé sur mesure pour porter le costume trois-pièces avec élégance, et ses yeux d’un bleu sombre étaient particulièrement appropriés au port de la cravate de soie bleue réglementaire des dirigeants de la Guilde. Sa tête chauve se hissait humblement au-dessus du volume d’un crâne humain normal et son numéro de série avait été imprimé à la base de son cou pour être habilement caché par le col de sa veste.

Tout le monde savait qu’il était un clone, mais monsieur 1738 était spécial : si d’ordinaire, les clones se succédaient au rythme de deux ou trois par mois, il avait réussi à rester en vie pendant plusieurs années en évitant avec précaution les principales causes de mortalité des clones, à savoir l’abus de biens sociaux suivi d’une prompte exécution par les forces de sécurité de la Guilde. Ironiquement, cela réduisant d’autant ses chances de survie, puisque les marchés financiers avaient décidé de parier massivement sur la date de son décès et que bon nombre de spéculateurs auraient accueilli la nouvelle de sa disparition en geignant que ce n’est pas ce que vous croyez, monsieur l’agent.

Monsieur 1738 expira lentement, touchant discrètement son tatouage du bout des doigts. Devant lui, quelques centaines de visages impatients illuminaient l’amphithéâtre de la lueur bleutée de leurs hologrammes. Il continua sa présentation comme si de rien n’était.

Monsieur 1738 s’interrompit soudain dans sa diatribe. Le code-barres tatoué sur sa nuque le démangeait, ce qu’il avait fini par identifier au fil des années comme un terrible présage. Il s’interrogea silencieusement sur le malheur qui pouvait bien s’être abbatu sur ses intérêts, mais l’assemblée générale des actionnaires se rappela rapidement à son souvenir lorsque l’un des plus gros requins du lot toussota avec impatience.

Toutes les deux semaines, les principaux financiers de la galaxie prenaient place par hologrammes interposés dans la salle des actes de la Guilde, dont l’un des multiples tentacules présenterait dans le plus grand secret les résultats opérationnels :chiffre d’affaires, stratégie à court et long terme, exécutions tactiques de dirigeants politiques ou économiques… Certains étaient devenus actionnaires par appât du gain, la Guilde étant sans aucun doute la multi-planétaire la plus rentable du millénaire, d’autres pour échapper aux menaces d’assassinat qui pesaient sur tous ceux qui s’opposaient à la Guilde.

Monsieur 1738 était le digne successeur de monsieur 1737 à la tête de l’une des branches les plus connues : Prospecteo, acteur de référence en prospection planétaire. Comme son prédécesseur et les 1736 autres avant eux, il était un mutant d’affaires : la copie parfaite d’une expérience de génie génétique du siècle précédent disposant de dons surhumains pour la conduite des affaires et la gestion de projets, et dont les employeurs avaient été si satisfaits qu’ils avaient prolongé son contrat par clonage et transfert de mémoire.

Comme l’original, il était grand, taillé sur mesure pour porter le costume trois-pièces avec élégance, et ses yeux d’un bleu sombre étaient particulièrement appropriés au port de la cravate de soie bleue réglementaire des dirigeants de la Guilde. Sa tête chauve se hissait humblement au-dessus du volume d’un crâne humain normal et son numéro de série avait été imprimé à la base de son cou pour être habilement caché par le col de sa veste.

Tout le monde savait qu’il était un clone, mais monsieur 1738 était spécial : si d’ordinaire, les clones se succédaient au rythme de deux ou trois par mois, il avait réussi à rester en vie pendant plusieurs années en évitant avec précaution les principales causes de mortalité des clones, à savoir l’abus de biens sociaux suivi d’une prompte exécution par les forces de sécurité de la Guilde. Ironiquement, cela réduisant d’autant ses chances de survie, puisque les marchés financiers avaient décidé de parier massivement sur la date de son décès et que bon nombre de spéculateurs auraient accueilli la nouvelle de sa disparition en geignant que ce n’est pas ce que vous croyez, monsieur l’agent.

Monsieur 1738 expira lentement, touchant discrètement son tatouage du bout des doigts. Devant lui, quelques centaines de visages impatients illuminaient l’amphithéâtre de la lueur bleutée de leurs hologrammes. Il continua sa présentation comme si de rien n’était.

Science-Fiction 4

Le vaisseau amiral de Joseph Trajan « Dicke Helga » était une petite merveille de technologie. Ce n’est pas que l’astronef était en avance sur les autres, mais plutôt que la technologie qui permettait à un tel amas de tôles de tenir ensemble ressemblait à s’y méprendre à de la magie. Là où les nobles se contentaient de petites frégates élégantes et rapides, Trajan avait choisi de sauver de la casse un mastodonte du siècle précédent, dix fois plus gros que le plus massif des croiseurs modernes, uniquement parce que c’était le message qu’il voulait envoyer. Si Vladimir Korokoff, par exemple, pouvait s’asseoir dans un fauteuil de cuir au milieu d’un bureau blanc et lumineux, Joseph Trajan se contentait d’un tuyau rouillé dans une soute mal éclairée et à la peinture écaillée. Il insistait que cela faisait partie du message, mais cela ne donnait pas l’air de le convaincre lui-même.

L’amiral avait convoqué d’urgence une réunion au sommet. Dans la salle verrouillée et insonorisée se tenaient Joseph Trajan, Luc Patricius et MPZ-330, assistante robotisée disposant d’une machine à café intégrée. Au plafond, un néon en mal d’orientation professionnelle n’arrivait pas à décider s’il devait être allumé ou éteint.

L’ordre du jour était pour les deux hommes de sauver leur peau, et si possible leur rang et les avantages attenants. C’est précisément dans ces situations qu’on s’attendrait à voir les esprits les plus brillants entrer en action pour trouver des stratagèmes inédits et se sortir d’affaire. Et c’est précisément dans ces situations que ces mêmes esprits se mettent à courir dans tous les sens comme une dinde de Noël à qui l’on aurait fait lire un livre de recettes.

Cinq heures plus tard, le tableau blanc arborait assez de carrés, flèches et patatoïdes pour paraître à sa place dans une exposition d’art abstrait, et les feuilles de papier éparpillées dans toute la pièce ressemblaient à des listes de courses de l’inquisition espagnole portant le tampon officiel du dessous d’une tasse de café. La réflexion des deux hommes avait bien avancé: à défaut de pouvoir ramener les prospecteurs de la Guilde d’entre les morts, ils avaient judicieusement décidé de rejeter la faute sur un coupable crédible et sans défense. Le seul détail qui leur manquait depuis quelques heures, c’est l’identité de ce qu’on pourrait appeler, après l’extinction des caprins trois siècles plus tôt, un book émissaire. Trajan et Patricius avaient parcouru en long, en large et en travers la liste de tous ceux qu’ils connaissaient et même supposé l’existence de quelques-uns qu’ils ne connaissaient pas, mais aucun n’avait le mobile et les moyens de caraméliser une planète entière.

« Amiral…
- Quoi ?
- Et si nous laissions tomber ? Nous avons les ressources pour nous enfuir et vivre dans secteur inexploré de la galaxie pendant des années. La Guilde ne nous trouvera jamais.
- Patricius, vous êtes un lâche.
- Je ne tiens pas à mourir ici parce que vous vous laissez dicter vos ordres par une bouteille de scotch. »

Trajan eut la surprise agréable de voir enfin le minable et timide caractère de son second muer en quelque chose d’un peu moins apparenté au paillasson, et celle, désagréable, d’être la cible d’une mutinerie en puissance. Heureusement, Patricius restait un couard, et après quelques instants ajouta de lui-même :

« Avec tout le respect que je vous dois, mon Amiral. »

Science-Fiction 3

Khorokoff était un noble, il tenait à un minimum de distinction et d’élégance même dans l’anéantissement sans discrimination de civilisations entières. Les bombes à neutrons, capables de vaporiser sur place n’importe quel être vivant sans affecter la matière inerte, lui semblaient avoir la subtilité nécessaire pour figurer dans son arsenal. Trajan leur préférait les torpilles à fusion, sa virilité épanouie ne pouvant se contenter d’une arme qui ne laisserait pas derrière elle un cratère et un nuage de cendres. Le paysage, alternant entre grands cratères vitrifiés et cités fantômes, témoignait de la rencontre des deux grands esprits.

L’usage de torpilles à fusion rendait plus difficile l’identification des victimes. En temps normal, ce n’était pas un problème. Trajan et son équipe arrivaient en vue du troisième cratère vitrifié de la journée lorsque le pilote attira l’attention sur un mouvement suspect au sol.

Pyrrhus IV abritait avant l’arrivée de la Flotte Impériale une espèce pacifique d’agriculteurs. Des cultures s’étendaient à perte de vue, parsemées de centres urbains minables dont le quotidien se résumait, avant l’apocalypse, à être marginalement moins ennuyeux que les campagnes environnantes et, ponctuellement, d’héberger la kermesse de la confiture ou la fête des boulangers-pâtissiers. L’ensemble manquait cruellement des conforts de la vie moderne, et plus particulièrement de machines. Dans ce paysage champêtre jaune, bleu et vert, le petit robot gris monté sur roues créait un contraste perceptible.

Il existe une règle implicite que tous les fabricants de robots respectent. Tout robot doit avoir l’apparence aussi minable, aussi ridiculement faiblarde que le permet la technologie. Si un génie de la robotique avait inventé un modèle de piston qui toussait et râlait, il aurait eu tous les grands groupes industriels à ses pieds, et leurs espions dans son laboratoire. Même les robots militaires ne faisaient pas exception à la règle, et pouvoir faire passer une machine de guerre sanguinaire pour un laveur de carreaux mécanique assurait la gloire de l’ingénieur qui l’avait conçue.

En tout cas, le robot qu’ils avaient trouvé respectait bien cette règle, aussi les militaires l’approchèrent-ils avec cette prudence qui caractérise les créatures vulnérables aux lances-roquettes. L’ingénieur de bord identifia rapidement la marque de fabrication du modèle, et se retourna blanc comme un linge vers l’amiral.

« C’est un robot de prospection de la Guilde.
- A-t-il pu être volé et reprogrammé ?
- Pas ce modèle…
- A-t-il pu se perdre et finir ici par hasard ?
- Il n’a que quelques heures d’autonomie… »

L’amiral se rendit à l’évidence un peu comme Vercingétorix à Cesar: assez spectaculairement pour qu’on puisse en faire des tableaux quelques siècles plus tard. Cela consista en quelques cris de rage et une rafale d’arme automatique sur un arbre proche et probablement innocent.

Fondée par une espèce extra-terrestre de banquiers, de marchands et de mafieux, la Guilde avait trouvé dans les rangs de l’Empire Humain un vivier d’une rare fertilité, et un appui sans faille depuis plusieurs siècles. Récemment, la Guilde vivait en symbiose avec Flotte Impériale, la première trouvant pour la seconde des financements occultes en échange de planètes riches en matières premières et judicieusement inhabitées. L’efficacité de l’arrangement avait mené à une entente cordiale entre les instances dirigeantes des deux entités. Trajan avait le vague sentiment qu’atomiser une délégation de prospection de la Guilde ne rentrait pas dans le schéma usuel d’entente cordiale.

La question n’était pas de savoir comment apaiser la Guilde, mais plutôt s’ils demanderaient à exécuter toute la quinzième flotte ou juste les officiers. Aucune des deux options ne plaisait beaucoup à Trajan et Patricius : les hauts gradés arrivent en général au poste qu’ils occupent en faisant preuve d’un instinct de survie plutôt rare dans le milieu où ils évoluent.

Science-Fiction 2

Quelques mois auparavant, Pyrrhus était une grande étoile rouge anonyme connue par l’Académie Astronomique Impériale sous le délicieux nom de RG358-1179-375, dont l’étymologie siginifiait à peu de choses près “insignifiant” ou “inintéressant”. Et puis, ce qui devait arriver arriva et, comme des fourmis dans une cuisine mal entretenue, on trouva de la vie sur deux planètes tournant autour de cet étoile. Les militaires rebaptisèrent l’étoile Pyrrhus et numérotèrent les six planètes de Pyrrhus I à Pyrrhus VI.

Il ne faut pas y voir une quelconque prédisposition poétique, une pointe de douceur dans le monde de brutes de la Flotte Impériale. Tout simplement, une faute de frappe est si vite arrivée qu’envoyer un trio de bombardiers impériaux dans le système 357 alors qu’on visait le système 375 était une erreur qu’aucun amiral ne voulait commettre (les mauvaises langues ajouteraient “une deuxième fois”). Certes, les planètes étaient quand même numérotées, mais se tromper de planète semblait tout de même moins grave.

Suite à son éclatante victoire sur les sporoïdes de Zeus III, Joseph Trajan avait reçu une bouteille d’un excellent whisky terrien dont il avait pleinement profité la veille dans l’intimité de sa cabine. Vers deux heures du matin (heure de l’équipage) il avait donné l’ordre exceptionnel qu’on commence l’offensive sans lui le lendemain matin. Dix heures plus tard, il émergeait avec une barbe plus désarçonnée que d’ordinaire et descendait deux tasses de café dans le carré des officiers avant de se décider à parler. Le bois ayant depuis longtemps été supplanté comme matériau de construction, les gros buveurs en étaient réduits à avoir des gueules de béton le lendemain matin, ce qui n’avait pas contribué à améliorer leur état.

« Lieutenant. Votre rapport sur l’offensive ?
- Amiral. Nous sommes arrivés en orbite de Pyrrhus IV à 9:05 et identifié des campements isolés à la surface de la planète. Le bombardement à commencé à 9:10. Nous ne détectons plus aucune forme de vie depuis 9:17.
- Des supplications ? Des messages de paix universelle ? »

Patricius fit une grimace. Cette question arrivait comme un cheveu sur la soupe. Une soupe qui aurait été posée sur le sol d’un salon de coiffure une journée entière.

« Nous n’avons reçu aucune communication, amiral.
- Aviez-vous éteint le récepteur, Patricius ?
- Je… oui, amiral. »

Trajan reposa lourdement sa tasse avec un grognement. Sous le choc, une goutte s’échappa pour aller s’écraser sur l’uniforme de Patricius.

« Il faut vous endurcir. Je ne veux pas d’un faible sous mes ordres, surtout s’il est appelé à prendre ma place à la tête d’une offensive. Me suis-je bien fait comprendre, lieutenant ?
- Oui, amiral.
- Vous serez responsable des négociations infructueuses avec la prochaine intelligence extra-terrestre que nous rencontrerons.
- Oui, amiral.
- Vous me ferez un… »

Focalisé sur l’absence de testostérone de son lieutenant, il avait ignoré son compte-rendu qui, héroïquement, avait parcouru les longueurs embrumées de caféine de son nerf auditif pour venir titiller son néocortex frontal.

« Vous avez attaqué Pyrrhus IV ?
- Comme vous l’avez ordonné, amiral. »

Les souvenirs que Trajan gardait de la veille étaient fragmentaires. Il regarda le petit papier griffonné que lui tendait Patricius. C’était bien son écriture, un peu déformée par son alcoolémie du moment, qui donnait l’ordre d’attaquer la mauvaise planète.

Il fallait faire quelque chose. Ce quelque chose, en l’occurence, était de jeter une tasse de café vide à la figure de son lieutenant et de proférer des jurons à en faire pâlir un compositeur de néo-punk.

Deux planètes du système montraient des signes de civilisation, Pyrrhus IV et Pyrrhus VI. Son homologue de la Septième Flotte Impériale, l’amiral Khorokoff, avait reçu pour mission d’enquêter sur Pyrrhus IV une semaine auparavant. C’était un homme admirable, toujours prêt à servir sa nation en larguant des bombes à neutrons sur des civils innocents. Il faisait toujours du bon travail, à l’heure et sans survivants. Il n’y avait là aucun doute: les cibles anéanties par Patricius le matin même n’étaient pas des autochtones, et Trajan avait un cruel pressentiment sur leur identité.

« Préparez une navette. Nous descendons sur Pyrrhus IV immédiatement. »

Science-Fiction 1

La Flotte Impériale dérivait avec un phlegme typiquement militaire en orbite de Pyrrhus IV. Privés des repères essentiels qu’étaient le lever et le coucher du soleil sur Terre, les hommes à bord utilisaient des horloges pour accompagner et délimiter les activités de leur quotidien. Bien sûr, la Faction Anarchiste avait été la première à condamner cette pratique honteuse d’une seule voix, ce qui était une occurence rare même pour des anarchistes. Leurs porte-parole soulignaient l’hérésie de laisser une machine dicter à un homme ses rythmes biologiques, rappelant que tout allait de plus en plus mal depuis l’invention du voyage spatial, et exigeant que chaque homme libre puisse auto-déterminer son heure de réveil au nom du droit universel de chacun de se réveiller après les autres.

Ceci était l’un des rares points sur lesquels la Nouvelle Aristocratie rejoignait l’analyse anarchiste. L’intérêt pratique d’avoir tout le monde sur un même fuseau horaire s’était effacé devant l’impérieuse nécessité des nobles de l’amirauté de ne sortir de leur lit que trois bonnes heures après que leur chair à canon fut partie à la guerre. Depuis cette décision, le nombre d’amiraux qui anéantissait des flottes extra-terrestres entières avant leur petit déjeuner était en croissance constante, et les permanents concours de réputation dans les cantines de l’état-major leur feraient bientôt anéantir ces mêmes flottes dans leur sommeil.

L’amiral Joseph Trajan était de ces irréductibles qui refusaient de se plier aux jeux politiques de l’état-major. Après tout, ce n’était qu’un conscrit parvenu à son poste de pouvoir par le lâche truchement de la promotion interne, un misérable singe qui n’avait en guise d’éducation que les relents fétides des classes moyennes. Et pour souligner ce point, il se levait à la même heure que ses hommes, buvait une tasse du même café dégoûtant qu’il buvait lorsqu’il avait rejoint les Forces Impériales, et assistait aux victoires par le truchement du grand écran de projection de son vaisseau amiral.

C’était une série dont tous les épisodes se ressemblaient, mais l’amiral Trajan en appréciait beaucoup le principe: une flotte lourdement armée sort soudain de l’Hyperespace autour d’une planète habitée. Les habitants de celle-ci, découvrant soudain qu’ils ne sont pas seuls dans l’univers, mettent un terme à leurs querelles intestines pour envoyer un message universel d’amitié entre les peuples, rapidement suivi d’une reddition inconditionnelle une fois que les bombardements ont commencé, et enfin d’une paisible extinction de masse. Et l’humanité gagnait à chaque fois, preuve que les scénaristes avaient bon goût mais peu d’imagination.

Les gratte-papier de l’Empire, grands amateurs de science-fiction et pacifistes dans l’âme, n’auraient pas apprécié. Mais les comptes rendus indiqueraient que la planète était devenue déserte après que ses occupants ont découvert l’arme atomique et, dans cet élan festif qui accompagne toute découverte scientifique majeure, décidé d’employer leur nouvelle trouvaille pour se faire exploser les uns les autres. L’invention d’une arme suprême était, dans les archives de l’Empire, la première cause de l’extinction d’une civilisation. Les hommes, qui avaient réussi à ne pas trop se faire exploser les uns les autres, étaient trop occupés à se servir de l’argument pour asseoir leur suprématie raciale pour se demander pourquoi cinq cent civilisations semblaient avoir inventé les Torpilles à Fusion MXV-33 juste avant leur découverte par les missions diplomatiques de la Flotte Impériale.